REFLECHIR ET INFLECHIR.
Arts de penser et d'agir chez Michel de Certeau
in l'Homme et la réflexion, Actes du XXXe Congrès, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 2006, p. 303-306
Une version plus longue de l'article paraîtra bientôt dans "Laval philosophique et théologique" (Université du Québec)
Mohammed Chaouki ZINE
Aix-en-Provence.
Michel de Certeau (1925-1986) s'est illustré avant tout en histoire. Son ouvrage L'écriture de l'histoire (Gallimard, 1976) propose une nouvelle approche de l'opération historiographique. Plus
qu'une conception abstraite, l'histoire est une pratique : « Le faire de l'histoire est une industrie » disait Certeau. Cette définition a affecté l'ensemble de sa pensée anthropologique. L'homme
ne se caractérise pas uniquement par la réflexion, mais aussi par l'action. Action réfléchie ? En vérité, Certeau part du principe que le « faire » a une intelligence endogène qui n'est pas une
simple cogitation.
1- Penser et agir : l'invention du quotidien
Il n'est pas fortuit de rappeler que les études de Michel de Certeau sur la mystique ont débouché sur une réflexion sur la pratique de l'histoire et le statut de l'historien. La rigueur
épistémologique lui a permis de voir dans le métier de l'historien un véritable goût pour le détail, une archéologie du singulier portant sur la diversité du réel. D'après Certeau, « penser,
c'est passer » , c'est traduire la réflexion en action. La pensée implique l'agir : « Ces pratiques mettent en jeu une ratio « populaire », une manière de penser investie dans une manière d'agir,
un art de combiner indissociable d'un art d'utiliser » . Cette définition répond à l'interrogation de Michel Foucault : comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement ? Penser
autrement, c'est chercher une nouvelle politique de la pensée ouverte sur l'action comme en témoignent les notions de la pratique discursive (Michel Foucault), de speech act (Austin et Searle),
du langage privé (Wittgenstein) et de la raison communicationnelle (Jürgen Habermas). La dette de Certeau envers Foucault est perceptible dans ces études sur la pratique intellectuelle, le
pouvoir, la raison, le discours, etc. Mais il introduit la notion du sujet dans une vaste réflexion sur les pratiques culturelles (lecture, urbanisme, marche dans la ville, etc.). Certeau doit
aussi à Henri Lefebvre ses réflexions sur le quotidien dans son livre de trois volumes Critique de la vie quotidienne. La théorie de Lefebvre tente de montrer que les événements ordinaires (la
vie quotidienne) ont droit à un traitement scientifique au même titre que tout objet cognitif. Par ailleurs, le quotidien est caractérisé par la complexité, ce qui fait de lui un faisceau de
forces et de rapports. Contrairement à Bourdieu qui réduit ces rapports contraignants à la domination, Certeau, sur le sillage de Lefebvre, y voit une possibilité de résistance. Certes, Lefebvre
a soutenu la conception marxiste de l'aliénation, mais au fil du temps, il a fini par adopter l'idée selon laquelle les actes et les gestes quotidiens échappent parfois à toute programmation
mettant en lumière la notion de la révolution quotidienne : « La vie quotidienne n'est donc pas chez Lefebvre passivité, mais aussi « pensée-action », comme il l'écrit dès 1947, en introduisant
l'idée d'action et d'acteurs, mais au sens théâtral (rôles) du terme » . La dialectique entre la pensée et l'action est reprise par Certeau et mise dans la perspective d'une approche
anthropologique du quotidien. Il n'hésite pas à parler « des histoires du quotidien », de tout ce qu'il y a d'ordinaire dans l'action humaine. Les « histoires du quotidien » sont l'ensemble des
pratiques fortuites exercées par les acteurs sociaux.
2- Le paradigme sociolinguistique : une logique des pratiques sociales
L'entreprise de Certeau n'est donc pas la quête du sens, mais un examen attentif de ce qui se fait et se défait dans les pratiques quotidiennes : « Le quotidien s'invente avec mille manières de
braconner » . Cette expression défie l'ordre établi pour instaurer des arts de faire aléatoires, mais porteurs d'une plénitude instantanée. Les mots employés par Certeau désignent souvent des
formes de résistance face au pouvoir impérieux de l'ordre social : braconnage, tactique, ruse, perruque, etc.
Braconnage : investir un lieu non propre ; tactique : déjouer la « microphysique du pouvoir » ; perruque : détourner du temps et du matériel à des fins propres.
Ces arts de faire tacticiens (nous y reviendrons plus loin) profèrent une poétique de l'agir, omniprésente dans les pratiques sociales. Certeau analyse certains arts de faire comme la lecture, la
cuisine, la marche dans la ville : « marcher, c'est marquer », c'est laisser les traces d'une présence brève, mais fructueuse : regard multidimensionnel, déambulation au sein d'une foule anonyme,
investissement temporaire de l'espace, etc. Certeau appelle ce cheminement libre dans le tissu urbain des « énonciations piétonnières » : « La ville [...] introduit à une sémiotique de l'espace
organisée autour du concept d'énonciation. Elle est ce texte troué et sans cesse repris, inachevé, que le marcheur parcourt et construit, dont il est tout à la fois le lecteur et le scribe »
.
Le marcheur dans la ville retrace par ses pas les histoires ordinaires d'un passage, les lieux d'un transit. Il est ainsi un itinérant errant. La marche, entre autres pratiques sociales, met en
exergue une culture très ordinaire basée essentiellement sur l'usage du temps et l'appropriation de l'espace : « L'acte de marcher est au système urbain ce que l'énonciation (le speech act) est à
la langue ou aux énoncés proférés [...]. La marche semble donc trouver une première définition comme espace d'énonciation » . La marche est assimilée à des figures de style : « il y a une
rhétorique de la marche » . La marche dans la ville s'exprime en termes de cheminement et d'action. Elle ne réfléchit pas. Elle infléchit parfois les intentionnalités latentes. Il y a certes un
but (telos) vers lequel le marcheur chemine, mais l'acte même du déplacement suit une trajectoire aléatoire par les mille manières de s'approprier l'espace : être ici et là, une admiration face à
un chef-d'œuvre architectural, une lecture fragmentée de la signalétique et de l'espace publicitaire, etc. Le marcheur pénètre l'univers des signes par le langage de la traversée.
L'acte cheminatoire est une consommation du temps et de l'espace. Il est un acte productif. On a souvent pensé que la consommation est un élément passif dans l'agir humain face au poids imposant
de la production. Mais d'après Certeau, le consommateur de par son éveil existentiel et ses pratiques tacticiennes sait déjouer les exigences de l'économie. La consommation est créatrice (de
richesses ?) et ne peut être reléguée au rang d'une passivité consumée : « A une production rationalisée, expansionniste autant que centralisée, bruyante et spectaculaire, correspond une autre
production, qualifiée de « consommation » : celle-ci est rusée, elle est dispersée, mais elle s'insinue partout, silencieuse et quasi invisible, puisqu'elle ne se signale pas avec des produits
propres mais en manières d'employer les produits imposés par un ordre économique dominant » . Dans ce texte, Certeau met en valeur l'idée de l'usage. L'usage détourne de façon subreptice l'objet
(matériel, culturel ou symbolique) dominant. Il ouvre une brèche dans l'ordre des choses telle une oasis dans un désert aride. Certeau donne l'exemple des ethnies indiennes sous domination
espagnole : « soumis et même consentants, souvent ces Indiens faisaient des actions rituelles, des représentations ou des lois qui leur étaient imposées autre chose que ce que le conquérant
croyait obtenir par elles ; ils les subvertissaient non en les rejetant ou en les changeant, mais par leur manière de les utiliser à des fins et en fonction de références étrangères au système
qu'ils ne pourraient fuir » . Certeau voit dans la résistance indienne un modèle pour la société de consommation. L'usage est créateur d'écarts et d'interstices dans l'imposable machinerie
sociale : « Elle suppose qu'à la manière des Indiens, les usagers « bricolent » avec et dans l'économie culturelle dominante les innombrables et infinitésimales métamorphoses de sa loi en celle
de leurs intérêts et de leurs règles propres. De cette activité fourmilière, il faut repérer les procédures, les soutiens, les effets, les possibilités » . Dans cette introduction de L'invention
du quotidien, Certeau examine la théorie de Foucault sur la société disciplinaire (surveillance, répression, domination, etc.). Il commente avec une rare intelligence cette théorie . Sans
contester le bien fondé des idées de Foucault, il pense toutefois que des plans de résistance sont possibles et que l'agir humain peut échapper à l'omniprésence de la machine panoptique (« voir
sans être vu »). Les pratiques quotidiennes ne sont pas « réflexives », mais « poiétiques », c'est-à-dire des activités créatrices (de poïêsis qui, en grec, signifie fabrication et activité
opératoire). Il s'agit d'un art de faire, le mot art (gr. tekhnè) étant une manière d'agir par le biais d'instruments appropriés (linguistiques, culturels, pédagogiques, etc.).
3- Stratégies et tactiques : les strates de l'ordre et les stratagèmes de l'agir
Ces opérations s'inscrivent dans le cadre de formalités complexes, étant donné que les multiples manières d'aborder le réel ne sont pas simples ou évidentes. L'action diffère de l'idée pure et
transcendantale. Elle a une logique propre qui est complexe, aléatoire et parfois de nature amphibologique. Mais cette complexité est l'a priori indispensable de l'ordre qui jalonne le champ
social. L'ordre et son contraire cohabitent dans cet espace pluridimensionnel. Certeau décrit cette coexistence en termes de « stratégie » et de « tactique » : « J'appelle « stratégie » le calcul
des rapports de forces qui devient possible à partir du moment où un sujet de vouloir et de pouvoir est isolable d'un « environnement ». Elle postule un lieu susceptible d'être circonscrit comme
un propre et donc de servir de base à une gestion de ses relations avec une extériorité distincte. La rationalité politique, économique ou scientifique s'est construite sur ce modèle stratégique
» . La stratégie suppose la force et la maîtrise. Elle est de nature « topologique » : contrôle de l'espace, pouvoir panoptique, etc. En revanche, la tactique s'articule sur le temps : marche
dans la ville, lecture, usage des produits, etc. : « J'appelle au contraire « tactique » un calcul qui ne peut pas compter sur un propre, ni donc sur une frontière qui distingue l'autre comme une
totalité visible. La tactique n'a pour lieu que celui de l'autre. Elle s'y insinue, fragmentairement, sans le saisir en entier, sans pouvoir le tenir à distance » . En d'autres termes, la
tactique explore sporadiquement le territoire de l'ordre sans pouvoir y pérenniser. Elle saisit les occasions qui échappent de cet ordre et se mettent à sa périphérie. La tactique renvoie à ce
que les Grecs appellent la mètis, c'est-à-dire les ruses de l'intelligence. Selon Certeau, cette mètis est universelle et vieille comme l'univers : « Du fond des océans aux rues des mégapoles,
les tactiques présentent des continuités et des permanences » . Certeau veut montrer par là que la tactique est une activité créatrice qui saisit des opportunités instantanées dans la force de
l'ordre : une sorte de braconnage. Il donne l'exemple de la lecture assimilée à une forme de consommation inepte : « En fait, l'activité liseuse présente au contraire tous les traits d'une
production silencieuse : dérive à travers la page, métamorphose du texte par l'œil voyageur, improvisation et expectation de significations induites de quelques mots, enjambements d'espaces
écrits, danse éphémère » . La lecture est un lieu de mémoire qui perpétue les aléas du temps. Elle « colonise » l'espace textuel pour en préserver le décor. Le lecteur habite le texte comme il
habite une maison. L'histoire étymologique du texte nous a légué l'inextricable relation entre l'habiter et le texte. Texte signifie « tissu » d'après le sens originel. Nous disons aussi à propos
de l'architecture de la ville un « tissu urbain » : « En faisant de la lecture un art du braconnage, il la désigne comme une action ne laissant guère de traces visibles et garanties contre
l'usure du temps, mais une action productrice en chacun de cheminements et de faires propres qui viennent à la fois altérer et faire exister le texte : des façons singulières d'habiter l'écrit »
. L'action productrice de la lecture fait face au mythe contemporain selon lequel l'écriture est une production (télévision, journal, publicité, etc.) et le fruit de la modernisation galopante,
alors que la lecture est une simple consommation négative. Faisant de la lecture le paradigme de l'activité tacticienne, Certeau déloge l'écriture de son piédestal. En vérité, il renverse toutes
les hiérarchies immuables qui caractérisent la pensée occidentale: écriture/lecture, production/consommation, stratégie/tactique, culture savante/culture populaire, etc. : « Pour Michel de
Certeau, si l'écriture a pris une valeur mythique dans notre société, c'est à cause de sa capacité ou plutôt de sa prétention à articuler symboliquement toutes les pratiques humaines, pourtant
disjointes et hétérogènes » . Nous pouvons qualifier l'entreprise de Certeau comme une « critique de la raison scripturaire » sans dénier pour autant le rôle de l'écriture pour l'histoire sacrée
du Livre (la Bible) et pour la modernité occidentale (l'imprimerie). La lecture infléchit le système sémantique en s'appropriant les manières de comprendre l'écrit : « Des analyses récentes
montrent que "toute lecture modifie son objet", que (Borges le disait déjà) "une littérature diffère d'une autre moins par la façon dont elle est lue", et que finalement un système de signes
verbaux ou iconiques est une réserve de formes qui attendent du lecteur leur sens » . Certeau opte pour une étude qui prend en compte l'opération de la lecture et ses modalités de fonctionnement.
Il la libère ainsi de son histoire orthodoxe : les véritables clefs de l'interprétation, le sens caché ou ésotérique (mens auctoris), la hiérarchie maître-élève, etc. : « La créativité du lecteur
croît à mesure que décroît l'institution qui la contrôlait » . Ainsi, le lecteur est maître de son espace imaginaire qu'il crée par sa poétique liseuse. Celle-ci altère de façon discontinue
l'unité inaliénable de l'écrit en affichant son autonomie. Cette autonomie se voit particulièrement dans l'imagination créatrice lorsque le lecteur, consommateur de l'écrit, se donne à ses rêves
et ses imageries qui échappent au texte et, pourtant, se laissent guider par lui : songeons à un roman qui renvoie chaque lecteur à sa propre condition humaine (son enfance, sa destinée, ses
craintes et ses espoirs, etc.). Le texte est le miroir du lecteur, indice de la réflexion au sens propre et figuré du terme. Il est aussi le laboratoire de l'action humaine, l'action à-venir.
Conclusion :
La pensée anthropologique de Michel de Certeau nous enseigne que l'agir humain est une inflexion qui modifie légèrement la courbe de l'ordre social. Cet agir est habité par un désir ardent pour
la liberté et l'affranchissement. Pour conquérir sa liberté, l'individu invente plusieurs manières de parler, d'agir et de penser (ou juger). Il n'est ainsi tributaire d'aucune autorité
supérieure. Il peut être contraint de s'intégrer dans un système global qui est la société. Mais cette existence au sein de la société n'affecte pas sa liberté de choix et de parcours. Il est un
électron libre dans une nébuleuse de trajectoires et de pulsions. L'identité de l'individu est exprimée ici en termes d'action (praxis) : rapports sociaux, initiatives individuelles, etc. Ce qui
ne signifie pas pour autant que l'action est dépourvue de réflexion. Toute action est une sorte de phronesis (pensée ou intelligence) qui se matérialise dans le mouvement. Aussi, toute pensée est
une forme d'action anticipée. La pensée et l'action sont indissociablement liées. De même que l'action revêt un rôle important dans l'anthropologie de Certeau, la pensée est aussi un élément
déterminant. Elle se présente particulièrement sous forme de discernement et de ruse, c'est-à-dire une sorte d'intellection (= action de l'intellect) qui déjoue toutes les formes de contrainte et
d'assujettissement.
La réflexion menée par Certeau sur le quotidien est une sorte d'optimisme qui répond aux thèses les plus pessimistes sur l'aliénation individuelle au sein d'une machinerie sociale redoutable
(pensons en particulier à la bureaucratie et aux régimes totalitaires où la notion de la liberté perd toute signification positive). L'optimisme certalien émane d'un espoir contemporain sur la
place qu'occupe l'individu dans les réflexions philosophiques et les décisions politiques (notons en particulier l'intérêt pour les droits de l'homme et le respect des minorités ethniques et
religieuses, le souci pour une meilleure représentativité démocratique, etc.). Certes les contraintes ne disparaissent pas du champ social, mais les multiples manières de les détourner et de les
contourner sont sans limites. Ce n'est que dans un contexte contraignant (véhiculé par la montée en puissance des volontés concurrentes : publicité, marché économique, firmes transnationales,
représentativité politique, etc.) qu'on peut prétendre à la liberté (de choisir et dire son dernier mot).








Commentaires