Ali Harb

Publié le par ZINE

Article de Ali Harb traduit de l'arabe
 
Ali Harb (philosophe libanais)
 
 

Introduction  

 

La mondialisation, l’événement du siècle 
 
 
 

L’être humain assure ses potentialités pour transformer sa réalité au niveau de la pensée, l’identité, l’action et la pratique et, à ce titre, se transforme de quoi il est en forgeant d’autres mondes, multiples dans leurs forces et leurs rapports, différents dans leurs langues et leurs symboles et actifs par leurs outillages et leurs instruments médiateurs.

 

 

Avec la révolution informatique et informationnelle, des possibilités énormes s’ouvrent devant l’homme et se concrétisent dans des potentialités prodigieuses et influentes. Un nouveau monde se forme avec le phénomène de la mondialisation s’accompagnant avec l’apparition d’un nouvel acteur humain et fonctionne à distance selon la vitesse de la lumière ou de la pensée tout en utilisant les autoroutes de l’information et en étant en rapport avec les réseaux complexes de la communication. Il s’agit de l’homme communicationnel auquel les ordinateurs et les technologies numériques offrent la possibilité de penser et de travailler au niveau planétaire et selon une façon transcontinentale, trans-sociétale et transculturelle.

 

 

Néanmoins, ce qui se passe et se forme est autant une possibilité et une opportunité qu’un défi et un problème. Il ne s’agit pas d’une donnée préalablement préparée, mais d’un fait que l’on forme et l’on invente en s’inscrivant dans un processus complexe et continuel de création et de production ou de changement et de transformation. C’est ainsi que la mondialisation, de par ses conquêtes prodigieuses et ses métamorphoses impétueuses, ouvre de nouveaux horizons d’être et de vie, mais elle forme, simultanément, de grands défis, intellectuels et techniques, économiques et sociaux, politiques et sécuritaires, qui posent autant leurs questions embarrassantes pour les intellectuels que des questions concernant le destin des spécificités culturelles.

 

 

 Comment le monde se forme et comment fonctionne-t-il ? Quel est le rôle des idées dans un monde caractérisé par l’explosion technique de l’information et de l’informatique ? Et quel est l’avenir des identités culturelles à l’âge de l’information planétaire ?

 

 

De là, la dichotomie de l’identité et de la mondialisation demeure le centre des interrogations et le pivot des débats, soit dans les milieux intellectuels ou dans les cercles politiques, dans le monde occidental ou dans d’autres aires géographiques comme c’est le cas dans le monde arabe. La preuve en est le flux des publications qui prennent pour sujet central la mondialisation et son impact sur l’identité et la culture. Sous ce biais, la dichotomie « identité et mondialisation » dépasse autant qu’elle intériorise les idées opposées et incompatibles jusque là adoptées et alternées, comme la dichotomie « tradition et modernité » ou « originalité et contemporanéité » ou « particularité et universalité ». En effet, chaque époque détient ses propres thèses et propose ses conquêtes et créations.

 

 

1- La mondialisation : conquête universelle.

 

 

 Ce qui est paradoxal, c’est que les promoteurs de projets culturels, parmi les protagonistes de la modernisation de la tradition, de la libération des humains ou du changement du monde, traitent la mondialisation, de par ses conquêtes et ses transformations, par un esprit de négativité et de refus comme étant une expropriation des valeurs, une invasion des cultures, un piège pour les identités et une suprématie sur les peuples et les sociétés. Toutefois, du point de vue factuel et conceptuel, il ne s’agit que d’événements et de faits, scientifiques et techniques, engendrant un bouleversement existentiel qui se concrétise dans la production de marchandises virtuelles sur lesquelles se fait la production cognitive et matérielle. Il s’agit de produits électroniques : images, textes, chiffres et signaux lumineux et fluides qui s’affichent sur les écrans et les réseaux.

 

 

Ainsi, nous nous trouvons devant une conquête universelle (ou bien une ouverture planétaire) grâce à laquelle le fonctionnement du monde change de ce qu’il était avant, avec l’ère de la manufacture ou l’ère du domaine, où le rapport avec la réalité s’effectuait au niveau des produits matériels et des ustensiles ou bien à travers les représentations, les mythes et les croyances. Avec l’avènement de l’ère de l’ordinateur, les choses semblent inversées. Le rapport avec le monde extérieur, de par ses matériaux et ses appareils idéologiques, se fait par la création d’un autre monde, artificiel, qui régit la réalité et ses données immédiates à partir de systèmes informationnels et de réseaux numériques explorant l’espace cybernétique. Ces nouvelles données sont la conséquence de la révolution informatique et informationnelle qui demeure aujourd’hui le centre des polémiques. Elle constitue l’événement premier de ce siècle pour celui qui veut lire la mondialisation, comme phénomène et singularité, une lecture efficace et fructueuse.

 

 

Ce bouleversement universel, qui fait de l’information l’ordre de tous les systèmes de penser, d’action et de construction, dans la gestion des mots et des choses ; renverse, en effet, les règles de jeu existentielles tout en changeant la face de la vie et en créant de nouvelles formes de rapports humains. Etant l’édifice de la mondialisation et ce par quoi la réalité se met en mouvement, l’information est, désormais, à caractère universel et à la portée de tous pour la produire et  l’exploiter ou pour la communiquer et la faire circuler. Elle permet, par ailleurs, que les individus soient médiateurs les uns des autres au lieu d’être tuteurs les uns sur les autres. Il semble que cette nouvelle équation inquiète et dérange les intellectuels et les protagonistes qui n’ont pas cessé de se considérer comme l’élite exerçant sa tutelle intellectuelle sur l’identité et la culture ou le savoir et la vérité.

 

 

Ce n’est pas un hasard si les adversaires de la mondialisation sont les forces et les doctrines contradictoires et antagonistes, traditionalistes ou modernistes, religieuses ou laïques, comme c’est le cas, particulièrement, en France ou dans les pays arabes où des offensives contre la mondialisation se font tantôt au nom de l’identité et la culture et tantôt au nom de la liberté et l’autonomisme, ou bien les voix qui s’élèvent pour diviniser l’homme et spiritualiser le siècle ou humaniser Dieu, le monde et la mondialisation par l’universalité des religions et de leurs valeurs spirituelles ou par l’universalité de la modernité et de ses principes philanthropiques issus des Lumières. Ces principes et ces valeurs se sont transformé en des icônes et des slogans insignifiants par les excès d’abus et d’outrages que, paradoxalement, ses partisans ont commis.

 

 

 2- La triade de l’identité

 

 

L’homme se trouve aujourd’hui devant trois mondes, chacun ayant sa propre identité et son centre d’attraction : (1) le vieux monde caractérisé par les origines religieuses et les représentations théologiques et eschatologiques ; (2) le monde moderne par ses philosophies séculières et ses doctrines rationalistes ou par ses idéologies universalistes et ses fantasmagories humanistes ; (3) le monde qui se forme aujourd’hui est le monde de la mondialisation par son espace cybernétique et son champ médiatique et informationnel et par son homme numérique et son citoyen planétaire.

 

 

Ces trois mondes qui troublent la conscience de l’identité sociale et culturelle, constituent la triade « tradition-modernité-postmodernité » ou la triade « fondamentalisme-universalisme-mondialisation » ou encore, dans la conception arabe, la triade « islamisation-humanisation-mondialisation ».

 

 

Il est toutefois impossible de revenir en arrière après avoir mis les pieds dans l’espace postmoderne. Le monde moderne va tout droit vers sa propre dissolution et sa dislocation. Quant au monde traditionnel ou le vieux monde, il a depuis longtemps épuisé ses capacités de création et de construction. Il est inutile, en effet, d’aborder le monde actuel par les concepts et les conceptions de la modernité comme il serait insensé de comprendre le monde et de vouloir le changer par les valeurs et les préceptes du vieux monde.

 

 

Le monde actuel, qui se forme dans l’âge de la mondialisation, soumet aux transformations à travers lesquelles les valeurs et les concepts se renversent et les projets et les rôles se renouvellent et se modifient.  Le champ s’ouvre désormais sur la constitution de politiques intellectuelles et de pratiques cognitives qui dépassent ce qui est prédominant, dans l’âge de la modernité et de l’industrie, comme instruments d’approche, formes de rationalisation, méthodes de traitement et stratégies d’usage.

 

 

Il s’agit là d’une forme de « fin » pour celui qui sait bien interpréter le discours sur les fins ultimes : un nouvel agent humain est en voie de formation concrétisant un mode différent de pratiquer l’existence ou une nouvelle forme de cohérence et de symbiose tout en pensant à construire autrement soi-même et exercer activement sur sa réalité par la création du prodigieux et du prééminent ou la production de l’approprié et de l’avantageux comme réseaux de compréhension et de communication ou normes d’évaluation et de classification ou modèles de pratique et d’organisation ou styles de gestion et de disposition. Ceux qui ne voient pas ce changement qui affecte les identités et les évidences, défendant leurs identités figées ou s’accrochant à leurs représentations éternelles, ignorent le sens de la fin tout en restant aveugle au milieu de la vision et en s’attachant à leur propre faiblesse, inscrivant, par là, la fin de leurs idées et leurs rôles.

 

 

 Il est indéniable que le retour au passé comme origine prédestiné ou archétype imité est possible, mais seulement pour se scléroser et exclure. Le sort du fondamentalisme est de pratiquer dans une sorte de clôture dogmatique et de régression ou de terrorisme mental et d’éradication, qu’ils soient de fondements traditionnels ou modernes.

 

 

L’entrée dans l’ère de l’information ne signifie aucunement prendre la mondialisation pour idéal archétypique ou modèle préalablement tracé ou paradis promis. Il s’agit plutôt d’aborder la mondialisation comme possibilité et opportunité ou comme espace ouvert et horizon large. La mondialisation ne signifie pas pour autant la négation des phases et des données précédents, mais la façon dont ces données sont traitées et travaillées pour être transformées et exploitées afin d’ouvrir les domaines, édifier les systèmes et créer les tâches et les opérations. Tout à fait comme la modernité qui n’est nullement le refus ou la négation de la tradition, mais sa lecture et son interprétation vivante et contemporaine ou l’universalité qui n’est pas l’exclusion des particularités, mais l’exercice créateur et transculturel que l’individu entame vis-à-vis de sa spécificité ; la mondialisation n’est pas non plus la dissolution de l’identité sauf chez les partisans prônant les slogans de la résistance et de la conservation alors qu’ils jettent leurs armes devant le poids des faits.

 

 

L’acteur humain, responsable, créateur des potentialités et producteur des vérités, pense, d’une façon positive, de mondialiser sa propre identité pour exercer sa relation avec l’existence comme création, invention, flux et progrès. Il n’a guère peur des faits, mais adhère au chantier de la création active pour produire l’information universelle et la gérer d’une façon communicationnelle, universelle et planétaire. Hormis cette façon de concevoir la mondialisation, ceux qui parlent de pièges de la mondialisation, défendant leurs identités et leurs cultures, contribuent à produire leur propre piège pour leur identité impotente et leurs cultures paresseuses et indolentes pour qu’elles sombrent davantage dans leur incapacité, leur marasme et leur régression.

 

 

Il n’est pas nécessaire de souligner que la mondialisation, comme révolution technologique produisant l’effacement des frontières entre les Etats et la généralisation des échanges entre les humains sur le plan planétaire, est née dans les sociétés occidentales pour se généraliser et s’universaliser. L’Occident, qui guide le processus de l’humanité, est le précurseur dans la création de ce phénomène et la gestion de ses opérations complexes. Ceci pourrait créer davantage de disparité et d’inégalité dans la richesse, le savoir et la puissance, entre les sociétés occidentales et le reste du monde. On ne peut ignorer ce constat ou en faire l’économie. Néanmoins, on ne peut pas confronter cette réalité en refusant catégoriquement la mondialisation ou en l’applaudissant, mais en inventant les équations existentielles et les formules civilisationnelles qui permettent à ses promoteurs de faire fonctionner leurs intellects, de régir leur identité et de gérer leur réalité d’après une forme créatrice par laquelle ils puissent transformer leurs ressources et les données de leur époque en énergies fertiles et projets fructueux. Ceci n’est pas une utopie. Il s’agit là d’une possibilité (existentielle) pour confronter les défis de la mondialisation et quitter les positions marginales : que l’individu parle le langage de son époque et lise ses événements instantanés et ses faits saillants et apparents pour lui permettre de faire surgir son miracle et enrichir sa culture en contribuant activement et positivement dans l’opération de produire le sens et la valeur ou le savoir et le pouvoir ou la richesse et la puissance. 

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