Brève histoire de la philosophie (II)

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Philosophie médiévale après saint Thomas
Les plus importants critiques de la philosophie thomiste furent John Duns Scot et Guillaume d'Occam. Duns Scot, qui élabora un système de logique et de métaphysique subtil et hautement technique, rejeta la tentative de saint Thomas de concilier la philosophie rationnelle et la religion révélée. Modifiant la doctrine de la "!double vérité!" d'Averroès, il soutenait que toutes les croyances religieuses sont une question de foi, exception faite de la croyance en l'existence de Dieu, qu'il estimait logiquement démontrable. Contre la position de saint Thomas, selon laquelle Dieu agit conformément à sa nature rationnelle, Duns Scot affirma que la volonté divine prévaut sur l'intellect divin et crée les lois de la nature et de la morale plutôt qu'elle ne les observe et se démarqua ainsi de la conception du libre arbitre de saint Thomas. Sur la question des universaux, Duns Scot développa un nouveau compromis entre le réalisme et le nominalisme, considérant que la différence entre les objets individuels et les formes que ces objets réalisent est une distinction plutôt logique que réelle.
Le scolastique anglais Guillaume d'Occam formula la critique nominaliste la plus radicale de la croyance scolastique en des entités invisibles et intangibles telles que les formes, les essences et les universaux. Il soutenait que de telles entités abstraites ne sont que des mots se référant à d'autres mots. Son principe célèbre, nommé le "!rasoir d'Occam!", selon lequel "!il faut éviter de supposer l'existence de plus de choses qu'il n'est logiquement nécessaire!", est devenu un principe fondamental de la science et de la philosophie modernes.
Aux XVe et XVIe siècles, le renouveau de l'intérêt scientifique pour la nature s'accompagna d'une tendance à la mystique panthéiste. Le prélat catholique Nicolas de Cuse prépara l'œuvre de l'astronome polonais Copernic en avançant l'idée que la Terre tourne autour du Soleil, ce qui ôtait à l'humanité la place centrale dans l'Univers. De plus, il affirma que l'univers est infini et identique à Dieu. Le philosophe italien Giordano Bruno, qui identifia de façon semblable l'Univers à Dieu, développa les conséquences philosophiques de la théorie copernicienne et aboutit à un humanisme panthéiste qui lui valut d'être condamné au bûcher par l'Inquisition. La philosophie de Bruno marqua les esprits et contribua à l'essor de la science et à la naissance de la Réforme.
La philosophie moderne
À partir du XVe siècle, la philosophie moderne fut toujours le carrefour de deux systèmes de pensée, l'un fondé sur une interprétation mécaniste, matérialiste de l'Univers, l'autre sur la foi en l'Homme comme seule réalité ultime. Ce croisement d'influences reflète l'effet croissant des découvertes scientifiques et des changements politiques sur la spéculation philosophique.
Mécanisme et matérialisme
Les XVe et XVIe siècles constituent une période de progrès radical sur les plans social, politique et intellectuel. Les grandes découvertes, la Réforme, centrée sur la foi en l'individu, l'essor de la société urbaine et commerciale, et le renouvellement culturel, esthétique et idéologique entraînèrent l'apparition d'une nouvelle vision philosophique du monde. La vision médiévale d'un ordre hiérarchique d'êtres créés et gouvernés par Dieu fut supplantée par une image mécaniste du monde, représenté comme une immense machine dénuée de fin et de volonté et dont les composantes étaient mues par les rigoureuses lois de la physique. La satisfaction des désirs naturels de l'Homme l'emporta sur la quête du salut dans l'au-delà. Institutions politiques et principes moraux cessèrent d'être considérés comme le reflet de l'ordre divin et en vinrent à être conçus comme des moyens pratiques créés par les hommes. Dans cette nouvelle optique philosophique, l'expérience et la raison humaine devinrent les seuls critères de vérité.
Le premier grand représentant de cette nouvelle philosophie fut le philosophe et homme d'État anglais Francis Bacon, qui attaquait la foi dans l'autorité et dans le pouvoir du raisonnement et critiquait la logique aristotélicienne. Bacon revendiquait une nouvelle méthode scientifique fondée sur l'induction généralisante à partir d'observations et d'expériences minutieuses. Il fut le premier à formuler les règles de l'inférence inductive.
Mais l'importance de l'œuvre de Galilée contribua encore plus à l'essor de la nouvelle vision du monde. Galilée accordait une importance particulière aux mathématiques dans la formulation des lois scientifiques. Ainsi créa-t-il la science de la mécanique, qui applique les principes de la géométrie aux mouvements des corps. Grâce à la mécanique, on découvrit des lois naturelles fiables et utiles, ce qui entraîna Galilée et d'autres scientifiques après lui à croire que la nature obéissait toute entière à des lois mécaniques.
Descartes
Mathématicien, physicien et philosophe rationaliste, René Descartes fit siennes les critiques de Bacon et de Galilée des méthodes et croyances de leur époque mais, à la différence de Bacon qui préconisait une méthode inductive fondée sur les faits observables, Descartes fit des mathématiques le paradigme de toute science, appliquant sa méthode déductive et analytique à tous les domaines. Il publia en 1637 son premier ouvrage important, les Essais philosophiques, qui comprenait le Discours de la méthode. Il prit la résolution de reconstruire l'ensemble de la connaissance humaine sur un fondement absolument certain, refusant toute croyance, même celle de sa propre existence, avant d'en avoir établi la vérité et la nécessité. C'est précisément en doutant de sa propre existence que Descartes en découvrit la preuve logique. Sa célèbre proposition Cogito, ergo sum ("!Je pense, donc je suis!") lui fournit le seul fait certain ou axiome dont il put déduire l'existence de Dieu et des lois naturelles élémentaires. En dépit de son point de vue mécaniste, Descartes acceptait la doctrine religieuse traditionnelle de l'immortalité de l'âme et affirmait que l'esprit et le corps sont deux substances distinctes, soustrayant ainsi l'esprit aux lois mécaniques de la nature et garantissant la liberté de la volonté. Avec cette distinction fondamentale du corps et de l'esprit, Descartes a formulé une philosophie relevant du dualisme. Dès lors s'est posé le problème de savoir comment s'effectue l'interaction de deux substances aussi différentes, mais Descartes ne trouva pas de réponse à cette question.
Hobbes
Le philosophe anglais Thomas Hobbes édifia un vaste système de métaphysique matérialiste qui apportait une solution au dualisme en réduisant l'esprit aux mouvements internes du corps. En appliquant les principes de la mécanique aux domaines de la connaissance, il a défini les concepts fondamentaux (vie, sensation, raison, valeur, justice) en termes de matière et de mouvement, et réduit de la sorte tous les phénomènes à des relations physiques et toute science à la mécanique. Dans sa théorie morale, Hobbes déduisait les règles du comportement humain de l'instinct de conservation et justifiait l'action égoïste comme étant une tendance naturelle de l'Homme. Dans sa théorie politique, il qualifiait les gouvernements et la justice sociale de créations artificielles reposant sur un contrat social. Il défendait la monarchie absolue, dans laquelle il voyait le moyen le plus efficace de préserver la paix. Il acheva en 1642 le De cive (Du Citoyen), exposé de sa théorie du gouvernement, et poursuivit son travail d'érudit et de philosophe jusqu'à sa mort en 1679.
Spinoza
Le philosophe hollandais Baruch Spinoza édifia un système philosophique qui proposait de nouvelles solutions au dualisme, au conflit entre science et religion, et au problème que posait la science mécanique en éliminant de la nature les valeurs morales. À l'instar de Descartes, il affirmait qu'il est possible de déduire la structure entière de la nature de quelques définitions et axiomes élémentaires. Spinoza vit que la théorie cartésienne des deux substances créait le problème insoluble de l'interaction du corps et de l'esprit!; il en tira la conclusion que l'ultime sujet de connaissance ne peut être que la substance elle-même. Selon lui, Dieu, la substance et la nature sont identiques : toute chose est un aspect ou un mode de Dieu. Il représenta par là le panthéisme fondé sur le déterminisme. Aussi affirmait-il que la liberté de l'Homme ne repose que sur l'ignorance de ce qui le détermine. D'origine et d'éducation juive, en 1656 Spinoza fut excommunié et banni d'Amsterdam par le rabbin en raison de ses vues peu orthodoxes.
La solution qu'il apporta au problème du dualisme par la théorie dite du parallélisme psychophysique reposait sur l'idée que l'interaction du corps et de l'esprit n'était qu'une apparence et qu'il fallait en fait les considérer comme deux formes de la même substance. Comme l'éthique de Hobbes, celle de Spinoza se fondait sur une psychologie matérialiste qui fait de l'intérêt personnel l'unique source de motivation des hommes, mais, à la différence de Hobbes, il affirmait que l'intérêt personnel coïncide avec l'intérêt des autres et que la vie la plus satisfaisante est celle consacrée à l'étude scientifique culminant dans l'amour intellectuel de Dieu.
Locke
Une des figures les plus influentes de la pensée anglaise, John Locke, poursuivit la tradition empiriste amorcée par Bacon. Il dota l'empirisme d'une structure systématique avec la publication en 1690 de son Essai sur l'entendement humain. Locke s'attaquait à la croyance rationaliste de son temps en une connaissance indépendante de l'expérience. S'il acceptait la distinction cartésienne du corps et de l'esprit et la description mécaniste de la nature, il imprima une nouvelle orientation à la philosophie en recommandant l'étude de l'esprit après celle du monde physique. Il érigea ainsi la théorie de la connaissance en discipline majeure de la philosophie moderne. Locke s'efforçait de réduire les idées à de simples éléments de l'expérience, mais opérait une distinction dans les sources de l'expérience entre sensation et réflexion, la sensation fournissant la matière de la connaissance du monde externe et la réflexion celle de la connaissance de l'esprit.
Locke, qui lui-même n'était pas sceptique, exerça une influence considérable sur le scepticisme de la pensée britannique ultérieure pour avoir attiré l'attention sur l'imprécision des concepts métaphysiques et sur le fait que l'on ne peut établir la preuve certaine des inférences qui portent sur le monde externe. Ses écrits éthiques et politiques eurent une influence tout aussi considérable sur la pensée postérieure. Les fondateurs de l'école moderne de l'utilitarisme, qui font du bonheur du plus grand nombre le critère du bien et du mal, s'inspirèrent largement des idées de Locke. En tant que défenseur du gouvernement constitutionnel, de la tolérance en matière de religion et du droit naturel, il a marqué le développement de la pensée libérale en Europe et aux États-Unis.
Idéalisme et scepticisme
Philosophe, mathématicien et homme d'État allemand, Gottfried Wilhelm Leibniz élabora au XVIIe siècle un système de philosophie original en y intégrant des découvertes mathématiques et physiques de son temps et des conceptions religieuses issues de la pensée antique et médiévale. Leibniz considérait le monde comme un nombre infini d'unités de force infiniment petites, appelées monades, chacune d'elles constituant un monde clos, qui, cependant, reflète toutes les autres monades dans son propre système de perceptions. Toutes les monades sont des entités spirituelles!; mais celles dont les perceptions sont les plus confuses forment les objets inanimés, tandis que celles dont les perceptions sont les plus claires et qui incluent la conscience de soi et la raison constituent les âmes et les esprits de l'humanité. Dieu est conçu comme la "!Monade des Monades!" qui crée toutes les autres monades et détermine leur développement suivant une harmonie préétablie, ce qui crée l'apparence d'une interaction entre les monades. La conception de Leibniz selon laquelle toute chose est organique et spirituelle est à l'origine de la tradition philosophique de l'idéalisme.
Berkeley
Le philosophe irlandais et évêque anglican George Berkeley fit de l'idéalisme une puissante école de pensée en y associant le scepticisme et l'empirisme. Approfondissant les doutes formulés par Locke sur la connaissance du monde extérieur par l'esprit humain, Berkeley affirmait qu'il n'existe aucune preuve de l'existence d'un tel monde, étant donné que les seules choses observables sont nos propres sensations et que celles-ci se trouvent dans l'esprit. Exister, déclarait-il, signifie être perçu ou percevoir ("!Esse est percipi vel percipere!"), et pour exister lorsqu'on ne les observe pas, les choses doivent continuer à être perçues par Dieu. Sa philosophie exposée dans le Traité sur les principes de la connaissance humaine (1710) et les Dialogues entre Hylas et Phylonous (1713) suscitèrent le mépris de ses contemporains. Mais, en affirmant que les phénomènes sensoriels sont les seuls objets de la connaissance, Berkeley introduisit dans la théorie de la connaissance le phénoménalisme, selon lequel la matière peut être analysée en termes de sensations, et ouvrit la voie au courant positiviste de la pensée moderne.
Hume
Philosophe et historien, l'Écossais David Hume retourna la critique de la substance matérielle opérée par Berkeley contre la propre croyance de Berkeley en une substance spirituelle, arguant que nous ne disposons d'aucune preuve observable de l'existence d'une substance spirituelle (âme ou Dieu). Son œuvre philosophique la plus importante, Traité de la nature humaine, fut publiée en trois volumes en 1739-1740. Selon lui, toutes les propositions métaphysiques portant sur des choses qui ne peuvent pas être immédiatement perçues sont dénuées de sens et devraient être "!livrées aux flammes!". Dans ses analyses de la causalité et de l'induction, Hume montra qu'il n'existe aucune raison logique de croire que deux événements donnés sont liés par une connexion causale objective ou d'anticiper le futur à partir du passé. C'est l'habitude qui, confortée par la répétition, renforce cette connexion illusoire qui n'a lieu en fait que dans l'esprit. L'œuvre de Hume a eu de profondes répercussions sur la science moderne en incitant à utiliser les procédés de la statistique plutôt que les système déductifs et en encourageant à redéfinir les concepts fondamentaux.
Kant
En réponse au scepticisme de Hume, le philosophe allemand Emmanuel Kant construisit un système de philosophie qui compte parmi les plus importants dans la culture occidentale. Kant a affirmé que toute connaissance est au confluent de l'expérience (structurée par les formes a priori de la sensibilité) et de l'idéalité transcendantale (les catégories de l'entendement). L'esprit impose sa forme et son ordre a priori à toute expérience. En soutenant que la causalité, la substance, l'espace et le temps sont des formes imposées à l'expérience par l'esprit, Kant corroborait l'idéalisme de Leibniz et Berkeley. Mais sa position ne relevait pas du pur idéalisme, car il adhéra à la thèse empiriste selon laquelle les choses en soi, c'est-à-dire les choses telles qu'elles existent en dehors de l'expérience, ne sont pas connaissables. Ainsi, Kant limitait la connaissance au "!monde phénoménal!" de l'expérience, affirmant que les croyances métaphysiques sur l'âme, le cosmos et Dieu (le "!monde nouménal!" transcendant l'expérience humaine) sont plus affaire de foi que de connaissance parce qu'elles excèdent les limites de l'aperception humaine. Dans ses écrits éthiques, Kant affirmait que les principes moraux relèvent de l'impératif catégorique, par lequel il entendait des commandements absolus de la raison qui ne souffrent aucune exception et qui sont étrangers au plaisir et aux avantages pratiques. Dans ses réflexions sur la religion, qui ne manquèrent pas d'influencer la théologie protestante, il accorde une importance particulière à la conscience individuelle et représente Dieu essentiellement comme un idéal moral. Sur le plan de la pensée politique et sociale, Kant fut une figure de proue du mouvement soutenant la raison et la liberté contre la tradition et l'autorité.
En France, l'activité intellectuelle culmina durant la période connue sous le nom des Lumières, qui contribua à stimuler les changements sociaux réclamés par la Révolution française. Parmi les principaux penseurs de cette époque figure Voltaire, qui, développant la tradition du déisme inaugurée par Locke et d'autres penseurs, réduisait les croyances religieuses à celles qui, dans l'étude de la nature, peuvent être justifiées par déduction rationnelle. Autre penseur majeur des Lumières, Jean-Jacques Rousseau considérait que la civilisation corrompt la nature humaine et soutenait que l'État fondé sur le contrat social représente la volonté générale. Enfin, Denis Diderot, avec l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1772) qu'il dirigea avec d'Alembert et à laquelle contribuèrent de nombreux scientifiques et philosophes, forgea une arme contre le fanatisme religieux, l'absolutisme politique et finalement contre l'Ancien Régime.
Idéalisme absolu
En Allemagne, sous l'influence de Kant, l'idéalisme devint la tendance dominante. Johann Gottlieb Fichte transforma l'idéalisme critique de Kant en idéalisme absolu en éliminant la "!chose en soi!" kantienne et en faisant de la volonté la réalité dernière. Fichte soutenait que le monde est créé par un ego absolu dont la volonté humaine n'est qu'une manifestation partielle et qui tend vers Dieu comme vers un idéal non réalisé. Ses thèses passèrent pour athées et Fichte fut contraint d'abandonner sa chaire de philosophie à l'université d'Iéna en 1799. Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling alla encore plus loin en réduisant toute chose à l'activité d'autoréalisation d'un esprit absolu qu'il identifiait avec l'impulsion créatrice de la nature. L'accent placé par le romantisme sur les sensations et sur le caractère divin de la nature trouva son expression philosophique dans la pensée de Schelling, qui influença le mouvement transcendantaliste américain dirigé par le poète et essayiste Ralph Waldo Emerson.
Hegel
Un des philosophes les plus influents du XIXe siècle fut l'Allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel. Son système, marqué par l'idéalisme absolu, se fondait sur une nouvelle conception de la logique qui faisait du conflit ou de la contradiction l'élément nécessaire à la vérité, celle-ci étant conçue comme un processus et non comme un état de choses figé. La source de toute réalité est, pour Hegel, l'Esprit absolu ou Raison universelle qui, d'une existence abstraite, indifférenciée, progresse vers une réalité de plus en plus concrète, suivant un processus dialectique composé de stades de triades, chaque triade impliquant premièrement un stade initial (ou thèse), deuxièmement un stade opposé (ou antithèse) et troisièmement un stade supérieur, ou synthèse, qui réunit les deux opposés. Dans cette optique, l'histoire obéit à des lois logiques, si bien que "!tout ce qui est réel est rationnel et tout ce qui est rationnel est réel!". Les phases historiques tardives constituent des réalisations plus concrètes de l'Esprit absolu, dont on découvre le stade suprême de la réalisation de soi dans l'État national et dans la philosophie. Hegel a renouvelé l'intérêt pour l'histoire en la représentant comme un degré de réalité supérieur à celui de la science naturelle. Sa conception de l'État national comme la plus haute incarnation sociale de l'Esprit absolu fut considéré par certains comme la source majeure de l'idéologie totalitaire moderne, bien que Hegel lui-même ait largement plaidé en faveur de la liberté individuelle.
Philosophes influents
L'Allemand Arthur Schopenhauer rejetait l'optimisme de la foi hégélienne dans la raison et le progrès. En 1819, il publia le Monde comme volonté et comme représentation, exposé de sa philosophie athée et pessimiste. Schopenhauer soutenait que la nature et l'humanité sont toutes deux des produits d'une volonté irrationnelle à laquelle on ne peut échapper qu'à travers l'art et le renoncement philosophique au désir de bonheur. Mathématicien et philosophe, Auguste Comte formula la philosophie du positivisme qui, récusant toute spéculation métaphysique, ne voyait de connaissance véritable que dans les sciences dites positives, ou factuelles. Comte plaçait la sociologie, dont il est le fondateur, au sommet de sa classification des sciences. L'économiste britannique John Stuart Mill développa et affina les traditions empiriste et utilitariste en publiant l'Utilitarisme en 1836, dont il appliquait les principes à tous les champs de la pensée. Stuart Mill et d'autres utilitaristes influencèrent nombre de réformes libérales sociales et économiques en Grande-Bretagne. Le Danois Søren Kierkegaard attaqua la prééminence de la raison dans le système hégélien. Brillant défenseur du sentiment de l'approche subjective des problèmes de la vie, il est devenu l'une des principales sources de l'existentialisme au XXe siècle.
La philosophie évolutionniste
Si la vision mécaniste du monde propre au XVIIe siècle et la foi dans la raison et le sens commun qui prévalait au XVIIIe siècle ne perdirent pas complètement leur influence, elles furent modifiées au XIXe siècle par un grand nombre d'idées plus complexes et plus dynamiques issues de la biologie et de l'histoire plutôt que des mathématiques et de la physique. Particulièrement influente fut la théorie de l'évolution biologique par la sélection naturelle, exposée en 1858 par Charles Darwin, dont l'œuvre inspira des conceptions de la nature et de l'humanité mettant en valeur le conflit et le changement, en opposition à l'unité et à la permanence de la substance. Karl Marx et Friedrich Engels, qui se rencontrèrent en 1844 à Paris, élaborèrent le matérialisme dialectique, fondé sur la logique dialectique de Hegel, dans lequel la matière, et non plus l'esprit, constituait la réalité dernière. Ils empruntèrent à Hegel l'idée que l'histoire se déploie selon des lois dialectiques et que les institutions sociales ont une réalité concrète supérieure à celle de la nature physique ou de l'esprit individuel. L'application de ces principes aux problèmes sociaux prit la forme du matérialisme historique : selon cette théorie, toutes les formes de culture sont déterminées par les relations économiques et toute l'histoire humaine est l'histoire de la lutte des classes. Cette thèse constitua la base idéologique du communisme. Le philosophe britannique Herbert Spencer développa une philosophie évolutionniste fondée sur le principe de la "!survie des plus forts!", qui explique tous les éléments de la nature et de la société en termes d'adaptation à la lutte cosmique pour la survie. À l'instar de Comte, il fondait la philosophie sur la sociologie et l'histoire qu'il considérait comme les sciences les plus avancées.
Nietzsche
L'Allemand Friedrich Nietzsche reprit l'idée chère à Schopenhauer de vie comme expression d'une volonté cosmique, mais il fit de la "!volonté de puissance!" la source de toute valeur. Un texte de Nietzsche publié sous le titre la Volonté de puissance parut en 1901, un an après sa mort. Violemment critique à l'égard de l'éthique religieuse, notamment chrétienne, il prônait un retour aux vertus plus primitives et plus naturelles du courage et de la force. Dans le sillage de la révolte romantique contre la raison et l'organisation sociale, il préconisait le "!renversement des valeurs!" et plaçait le bien dans l'affirmation de la puissance du moi, et le mal dans ce qui le contrarie. Il espérait l'avènement du "!surhomme!" qui pourrait s'affirmer sans entraves.
Pragmatisme
Vers la fin du XIXe siècle, le pragmatisme devint l'un des plus puissants mouvements de pensée aux États-Unis. Il s'inscrivait dans la tradition empiriste qui fonde la connaissance sur l'expérience et qui a recours aux procédés d'induction de la science expérimentale. Charles Sanders Peirce, qui donna à la théorie son nom, formula une théorie pragmatique de la connaissance, pour laquelle le sens d'un concept réside dans les prédictions que rend possibles son usage et qui sont vérifiables par l'expérience future. William James fut à l'origine d'une théorie pragmatique de la vérité. Il définit la vérité comme la capacité qu'a une croyance à nous guider vers une action réussie, et proposa d'évaluer toutes nos croyances en fonction de leur aptitude à résoudre des problèmes. C'est sur cette base pragmatique que James justifiait la religion.
L'idéalisme devint un puissant courant de pensée en Grande-Bretagne à travers l'œuvre de Francis Bradley qui, à l'instar de Hegel, affirmait que toute chose doit être conçue comme un aspect de la totalité absolue. Bradley récusait l'existence des relations, arguant que le seul et unique sujet réel de la pensée pouvant être postulé est l'Absolu et que la dualité n'est qu'apparence. Pour lui, dès lors qu'on affirme qu'une chose a une certaine caractéristique, il faut que ladite chose, en tant que sujet, soit le monde dans sa totalité et la réalité en soi. Toute autre hypothèse est contradictoire, car la réalité en soi est la dernière chose à avoir des prédicats contradictoires (par exemple, un poêle est tantôt chaud, tantôt froid). Le philosophe britannique John McTaggart poursuivit lui aussi l'idéalisme hégélien, affirmant que l'espace et le temps sont irréels parce qu'on ne peut les concevoir sans se contredire. La seule réalité était à ses yeux l'esprit. Un autre philosophe britannique, Bernard Bosanquet, qui reprit comme McTaggart l'idéalisme hégélien, mit l'accent sur le côté esthétique et dramatique du monde en marche.
L'idéalisme pragmatique
Josiah Royce, qui appartenait au courant idéaliste américain, associa à l'idéalisme certains éléments du pragmatisme. Royce interprétait la vie humaine comme l'effort déployé par le moi fini pour devenir le moi absolu à travers la science, la religion et la loyauté envers de plus larges communautés.
Philosophe, pédagogue et psychologue américain, John Dewey reprit les principes pragmatiques de Peirce et de James pour élaborer un vaste système de pensée qu'il appela "!naturalisme expérimental!" ou instrumentalisme. Dewey mit l'accent sur le fondement biologique et social de la connaissance et sur le caractère instrumental des idées comme plans d'action. Il préconisait une approche expérimentale en éthique, capable de rattacher les valeurs aux besoins individuels et sociaux. Par l'importance qu'elle accordait à la préparation de l'individu à une activité créatrice au sein d'une société démocratique, sa théorie de l'éducation exerça une profonde influence sur l'évolution des méthodes d'éducation aux États-Unis.
En France, une des pensées les plus influentes du début du XXe siècle fut le vitalisme évolutionniste d'Henri Bergson, défenseur de l'élan vital, énergie spontanée du processus d'évolution qui permet à la vie de durer et de prendre de nombreuses formes. Dans l'Évolution créatrice (1907), Bergson opposait la sensation et l'intuition à l'approche analytique de la nature adoptée par la science et la philosophie scientiste. En Allemagne, Edmund Husserl, fondateur de l'école de la phénoménologie, élabora une philosophie qui étudiait les structures de la conscience qui permettent à celle-ci de se rapporter à des objets externes. Selon lui, il existe une science des essences, car la conscience, grâce à l'intentionnalité (c'est-à-dire la conscience qui est toujours la conscience de quelque chose) peut atteindre la chose elle-même en tant qu'elle est distincte du sensible. Dans Recherches logiques (1900-1901), Husserl a également essayé de fonder une science des relations entre les objets idéaux qui ont nécessairement une existence indépendante de la conscience psychologique qui les saisit.
Whitehead
Le mathématicien et philosophe Alfred North Whitehead ranima l'intérêt pour la métaphysique spéculative en construisant un système de concepts qui reliait la théorie platonicienne des idées à l'organicisme de Leibniz et de Bergson. Whitehead, qui était aussi physicien, montra l'impuissance de la science mécanique à donner une interprétation exhaustive de la réalité. Pour Whitehead, les choses ne sont pas des substances immuables bien délimitées dans l'espace mais des processus d'expérience vivants, exprimant des objets éternels (ou universaux) et liés à ceux-ci par Dieu.
Santayana et Croce
Le poète et philosophe américain George Santayana voulut fondre pragmatisme, platonisme et matérialisme en une vaste philosophie qui mettait l'accent sur les valeurs intellectuelles et esthétiques. Benedetto Croce érigea à son tour l'idéalisme en un courant dominant de la philosophie italienne. Il renouvela le concept hégélien de réalité comme processus de développement historique à travers l'opposition des contraires, en insistant plus sur la sensation et l'intuition que sur la raison abstraite comme source de vérité ultime.
La philosophie analytique
Bertrand Russell poursuivit les traditions empiriste et utilitariste de la pensée britannique. Par son application aux problèmes de la philosophie des découvertes faites en logique, en mathématique et en physique, Russell exerça une influence considérable sur l'école de l'empirisme logique. Dans Principia mathematica (1910-1913), il exposa sa "!théorie des types logiques!" qui hiérarchisait les classes pour résoudre certaines antinomies. Le philosophe britannique G.E. Moore, principale figure de ce que l'on a appelé la révolte réaliste contre l'idéalisme, défendait la réalité des objets de croyance du sens commun. Russell et Moore ont marqué de leur influence la philosophie analytique.
L'école de l'empirisme logique ou positivisme logique, fondée à Vienne, devint un puissant courant de la pensée américaine. L'empirisme logique, qui unit le positivisme de Hume et de Comte à l'exigence cartésienne et kantienne de rigueur et de précision logique, rejette la métaphysique comme étant un jeu de mots dénué de sens, insiste sur la définition de tous les concepts en termes de faits observables et assigne à la philosophie la tâche de clarifier les concepts et la syntaxe logique de la science.
Le courant de la philosophie analytique, appelé analyse linguistique, inspiré par l'œuvre de Moore et développé de façon explicite par Ludwig Wittgenstein dans son Tractatus logico-philosophicus (1921), domine jusqu'à nos jours la philosophie britannique. Cette école de pensée rejette elle aussi la métaphysique spéculative et limite la tâche de la philosophie à l'élucidation, par l'analyse des mots du langage ordinaire, des contradictions et des apories produites par l'ambiguïté du langage. Elle identifie le sens d'un mot à la façon dont le mot est généralement utilisé.
La philosophie existentielle
 
 
Plongeant ses racines dans la révolte romantique du XIXe siècle contre la raison et la science en faveur de l'engagement passionné dans la vie, la philosophie existentielle fut introduite en Allemagne par l'intermédiaire des œuvres de Martin Heidegger et de Karl Jaspers. Heidegger opéra une synthèse de l'approche phénoménologique de Husserl, de la thèse de Kierkegaard sur l'intensité des émotions et de la conception hégélienne de la négation comme force réelle. La philosophie de Heidegger affirmait que l'histoire de la philosophie occidentale repose sur un oubli de l'Être de l'étant et que les philosophes ont ainsi expliqué l'Être à partir d'un autre étant (Dieu, par exemple). Dans Être et Temps (1927), il entendait marquer la fin de la métaphysique en déclarant que l'Être est la somme de tous les étants, de tout ce qui est. Jaspers trouva Dieu, qu'il appela Transcendance, dans les intenses expériences émotionnelles des hommes. José Ortega y Gasset, principale figure de la philosophie existentielle en Espagne, opposait l'intuition à la logique et critiquait la culture de masse et la société mécanisée des temps modernes. Le philosophe israélien et homme de lettres Martin Buber, né en Autriche, mêlant le mysticisme juif à certaines tendances de la pensée existentielle, interpréta l'expérience humaine comme un dialogue de l'individu avec Dieu.
Différentes synthèses de la théologie traditionnelle et de la conception existentialiste de la connaissance, relevant davantage de l'émotion que de la science, furent opérées en Suisse par Karl Barth, et aux États-Unis par Reinhold Niebuhr et Paul Tillich.
En France, Jean-Paul Sartre fut la figure de proue de l'existentialisme. Ses ouvrages théoriques, ses romans et ses pièces de théâtre renouent avec nombre de thèmes traités par Marx, Kierkegaard, Husserl et Heidegger. Ils offrent une conception de l'être humain libre qui se projette lui-même dans la vie sociale en affirmant ses propres valeurs morales et en assumant la responsabilité morale de ses actes.
En Europe, le marxisme connut un nouvel essor, notamment en France avec Louis Althusser, en Italie avec Antonio Gramsci et en Allemagne avec les héritiers de l'école de Francfort comme Jürgen Habermas (Théorie de l'agir communicationnel, 1981).
La théorie de la connaissance fut marquée en France par les ouvrages de Gaston Bachelard (le Nouvel esprit scientifique, 1934), d'Alexandre Koyé (Du monde clos à l'univers infini, 1957), de Georges Canguilhem (Études d'histoire et de philosophie des sciences, 1968) et d'Ilya Prigogine (la Nouvelle Alliance, 1979). Le structuralisme, issu des travaux de Ferdinand de Saussure (Cours de linguistique générale, 1922) dominait les sciences humaines grâce aux travaux de Claude Lévi-Strauss (la Pensée sauvage, 1962) et de Michel Foucault (les Mots et les Choses, 1966). La pensée de Heidegger a laissé des traces profondes en France, comme en témoignent les ouvrages de Jacques Derrida (la Voix et le Phénomène, 1967) qui entreprit une "!déconstruction!" de la métaphysique occidentale. La réflexion sur l'apport de Nietzsche et de Freud, sur le symbolisme renouvelé par Ernst Cassirer (Philosophie des formes symboliques, 1923-1929) donna l'occasion à Paul Ricœur de traiter des grands thèmes de la philosophie morale et de la métaphysique (Finitude et culpabilité, 1960). En France, la philosophie continue de figurer parmi les matières obligatoires du baccalauréat, malgré les critiques qui sous-estiment la valeur éducative de cette discipline.
 

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