[Fr] Les obscurantistes guettent l'esprit du texte (suite et fin)

Publié le par ZINE

Azzaman : au moment où l’Etat vous a soutenu, les gouvernements ont inauguré des mosquées. Quel est votre avis ?
 
Nasr H. Abu Zaïd : je suis tout à fait contre. Le rôle du gouvernement est d’organiser la société. Si le gouvernement mobilise une garde pour protéger Nasr Hamid Abu Zaïd, c’est pour empêcher de porter atteinte à son intégrité physique. S’il a interdit aux détracteurs de Nasr Abu Zaïd de s’exprimer, il jouera alors un rôle répressif. Je crois que la société égyptienne porte les graines d’une société civile, car les gens font référence à la loi. Il existe assuremment une corruption dans la loi, mais la vraie catastrophe c’est que l’Etat essaie de nous défendre et nous protéger de telle sorte que nous y serons tributaires et serviteurs. Le rôle de l’Etat est d’organiser la circulation pour assurer la sécurité des citoyens en y mettant des signes verts et rouges. Cette métaphore symbolique veut dire que l’Etat a un rôle précis qui ne débouchera pas sur un autoritarisme flagrant, mais les gouvernements chez nous exercent le rôle du militaire corrompu.
 
Azzaman : il existe des lignes rouges que l’intellectuel ne doit pas franchir. Faisant ainsi il attise les foudres contre lui. Où est la solution selon vous ?
 
Nasr H. Abu Zaïd : si nous imaginons la façon par laquelle une société doit être organisée, il y aura des lignes rouges ou bien une limite inférieure de contrat social. Ces lignes ne sont pas séparatives, mais flexibles pour permettre de délimiter la limite inférieure et supérieure. Il n’y a pas de limite inférieure dans un société syncopée! Les lignes rouges sont faites dans une société répressive par le biais d’un pouvoir politique ou religieux et ces deux pouvoirs se soutiennent mutuellement. Ils marquent des lignes rouges en guise d’interdits avec la rhétorique du licite et de l’illicite. Selon moi, le rôle du créateur (littéraire, artistique, etc.) et de l’intellectuel est de transgresser ces lignes astreignantes. Nous devons les supprimer. Il y a des lignes comme les causes de la libération nationale et la lutte contre la colonisation. Ici, il n’y a pas de doute. Le problème revient sur le sens de lutter contre toute forme de colonialisme. La question des lignes rouges présente un réel danger et il serait préférable de les transgresser et les dépasser. Cette transgression doit être tolérée. Concernant le cadre de la tolérance ou de l’intolérance, il existe des lignes invisibles qui diffèrent d’un écrivain à l’autre, allant jusqu’à la folie, une folie artisque que nous devons accepter et tolérer, car la folie est parfois le socle (cognitif et instaurateur) de la raison. Cette question est très délicate. Si nous méditons sur ce que les polythéistes disaient à propos de Muhammad et les versets coraniques, ils ont ainsi trangressé les lignes rouges (d’un point de vue social et consensuel).
 
Azzaman : vous vous êtes basé sur l’interprétation des versets coraniques et on vous a reproché d’admettre que le Coran est un texte mythique et non pas un texte littéraire ayant la même structure que les textes poétiques, étant donné que la poésie représente le code (littréaire) des arabes et qu’il est plus qu’un texte. L’erreur de Nasr Abu Zaïd est de dire que le Coran est un texte linguistique et ce qui s’applique à la langue s’applique également au Coran.
 
Nasr H. Abu Zaïd : oui! Dites moi : le Coran n’est-il pas un texte ? Est-il un texte « musical » ou quoi ? Je crois qu’il y a une possibilité d’interprétation. Lorsque je dis « texte linguistique », c’est dans le sens de la polysémie qui caractérise la structure du langage. Sous quelle catégorie allons-nous placer le Coran ? Qui pourra nous convaincre que le Coran n’est pas un texte langagier ? Je dis que le Coran est composé de mots ayant des rapports déterminés. Il est ainsi lu et récité et détient un rythme et une structure signifiante. Telle est le sens du langage. On me dira que c’est un texte divin (révélé). Certes. L’univers tout entier est un texte divin, mais pas langagier. C’est évident! Mais les gens rejettent cette conception et moi je dis que le Coran est un texte langagier et littéraire par excellence.
 
Azzaman : le chercheur et penseur syrien Ahmad Barqawi considère que la civilisation arabe est aujourd’hui une civilisation inerte et incapable de produire une influence et un dialogue avec les autres civilisations. Est-ce exact ? Etes-vous d’accord avec lui ?
 
Nasr H. Abu Zaïd : j’ai un différend avec Barqawi sur le fait de savoir si la civilisation est synonyme de culture ou bien sont-elles différentes. Je suis tout à fait d’accord avec ce qu’il avance. Toutefois, je préfère le mot culture au lieu de civilisation. Le terme de « civilisation arabe » est équivoque. Les civilisations qui sont apparues dans notre aire géographique et culturelle sont-elles « civilisation arabe », « arabo-musulmane », « islamo-occidentale » ? La civilisation que nous nommons « arabe » ou « islamique » n’appartient pas en réalité aux arabes, car ceux-ci ont contribué à édifier une partie d’elle. Aujourd’hui, nous vivons dans une civilisation humaine contenant plusieurs cultures. La culture arabe s’applique à ce que dit Barqawi. Elle n’est pas incapable de dialoguer avec l’autre, mais incapable de dialoguer avec elle-même. Tel est le danger. On ne peut pas nouer un dialogue avec les autres cultures, alors qu’on est incapable de le faire avec soi-même. Toutes les tentatives louables que les intellectuels font se déversent dans le sens de briser la glace qui a immobilisé la culture arabe dans l’espoir d’une renaissance prometteuse et un rôle convenable dans la civilisation humaine.
 
Azzaman : aujourd’hui, et après la prolifération des discours sur le dialogue ou le choc des civilisations, y a-t-il un dialogue ou un choc ? Comment le penseur Nasr Abu Zaïd voit cette question ?
 
Nasr H. Abu Zaïd : je dirais les deux. Il y a dialogue, choc militaire et politique et choc des intérêts. Nous ne pouvons renier cette réalité. Le choc y est. Mais au sein même de ce choc émerge une possibilité de dialogue. L’Occident écrit sur nous et nous, nous répondons aux thèses de Fukuyama et de Huntington. Que signifie tout cela ? C’est qu’il y a dialogue qui n’est pas exempt d’un choc. Les croisades sont l’illustre exemple de conflit qui a duré plusieurs siècles. Mais au sein de ce conflit, il y avait dialogue et communication. Les conséquences des croisades montrent qu’il y avait triomphe arabo-musulman et défaite occidentale, mais ses conséquences civilisationnelles démontrent le contraire, qu’il y avait renaissance occidentale et régression islamique. Si nous méditons sur les siècles historiques nous aboutissons à la conclusion selon laquelle il y avait, à travers le conflit, la prolifération des dialogues (et le désir de connaître l’autre). Nous mettons la question toujours d’un point de vue dichotomique, c’est la raison pour laquelle nous vivons un état de conflit politique, social et économique, mais tout cela s’effectue par les mécanismes du dialogue sous forme de réactions, de déclarations, de manifestations, etc. Le dialogue entre les cultures se fait sans la volonté de leurs acteurs. Si nous mettons le dialogue dans le sens d’interaction (culturelle ou d’acculturation), le conflit serait donc une interaction contenant les germes du dialogue.

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