[Fr] Les obscurantistes guettent l'esprit du texte (Nasr Hamid Abou Zaïd)

Publié le par ZINE

« Les obscurantistes guettent l’esprit du Texte »
 
Entretien avec le penseur égyptien Nasr Hamid ABU ZAID
Quotidien « Azzaman », Londres, 09 avril 2002
Traduit de l’arabe par : Mohammed Chaouki ZINE
 
 
 
 
Azzaman : il y a quelque temps de cela, et tout le monde est au courant, vous avez eu un problème avec les courants intégristes en Egypte dont les échos étaient perceptibles dans les mondes arabe et musulman. Qu’est-ce que cette crise vous a présenté ? Vous a-t-elle donné l’élan de la recherche et de l’écriture ou bien a-t-elle frainé les ambitions de Nasr Hamid Abu Zaïd ?
 
Nasr Hamid Abu Zaïd : L’homme renoue toujours avec le défi. Les difficultés qui ne vous tuent pas, vous accordent la force. Cette affaire est un problème politique et, simultanément, un problème général. Elle a assurément des effets négatifs parmi lesquels mon exil (le fait que je ne vis pas dans mon pays). Mais l’homme cherche (au sein de ces effets indésirables) des éléments positifs en produisant d’autres œuvres et en expérimentant d’autres idées. Il se peut qu’il y ait des réticences vis-à-vis de mes œuvres, mais je tâche de les prendre comme des défis à relever en interrogeant leur légitimité et en développant mes idées de façon plus précise. Ce côté positif, je l’ai toujours investi. Ainsi, le problème a décelé des effets négatifs et des conséquences positives. Je me suis toujous basé sur les deux cotés antinomiques. Ce qui s’est produit est, du point de vue de tous les critères, un élément destructeur de notre culture, notre pensée et notre avenir. Il pourrait être aussi un élément néfaste pour moi-même, mais ma femme et moi avons réussi d’éviter ces forces destructrices et effroyables que les courants fondamentalistes ont pu nous causé. Ainsi, mes ambitions n’ont jamais été déjouées. Au contraire, elles m’ont poussé vers la confrontation et la résistance face à cette attaque inouïe et ces courants obscurantistes.     
 
Azzaman : lorsque Taha Hussein a été attaqué, l’université l’a défendu, contrairement à la rue égyptienne (la masse ou l’opinion publique) qui l’a dénigré. Mais ce qui s’est passé avec vous est tout à fait à l’opposé. Selon vous, qu’est-ce qui a permi à l’opinion publique de changer durant cette période ?
 
Nasr H. Abu Zaïd : en effet, beaucoup de choses ont changé. A l’époque de Taha Hussein, il y avait en Egypte un climat démocratique avec l’existence de partis et de forces politiques en pleine effervescence. Ce qui a protégé Taha Hussein, ce n’est pas seulement l’université en tant qu’institution, mais en tant qu’une institution au sein d’autres institutions politiques et sociales. Mais je ne crois pas que l’opinion publique toute entière était contre Taha Hussein. Ceux qui se sont insurgés contre lui, ce sont les institutions religieuses auxquelles il appartenait en réalité. Ce qui s’est passé est dû à l’absence de la démocratie et l’absence des institutions, sans compter le règne du courant islamiste politique dans sa double signification : salafiste et traditionaliste. L’université elle-même s’est transformée en institution ayant perdu sa sécularisation et sa structure civique qui distiguait l’université du Caire de l’institution d’al-Azhar. L’accusation provenait de l’université dans un contexte de peur et de panique. Le système politique tout entier avait paniqué. Il y avait, dans les prisons, des négociations avec la matière du terrorisme. C’est dans ce contexte que l’accusation d’apostasie a été formulée. Je crois que l’affaire est avant tout politique. Il y a certes l’absence des libertés, mais il y a une conscience chez la population. Le problème de Taha Hussein, c’est qu’il aurait pu supprimer la phrase de son livre qui a engendré le scandale. Mais la suppression d’une telle phrase ne changera en rien dans la méthode du livre. Pour moi, cette option n’a pas été non plus une solution. Si c’était le cas, je retire alors mes livres et je les brûle. Moi, je traite des questions fondamentales dont les réponses menaceraient le pouvoir (impérieux) de l’institution religieuse. Je prends ici le « pouvoir » au sens politique et économique. Sans me rendre compte, j’ai mis la main sur un système d’intérêts économiques qui prolifère (et se dissimule) au nom de la religion. Ce qui a constitué en dernière analyse une menace. Cette voix éveillée nécessite qu’on l’étouffe. Ainsi, On a utilisé contre moi tous les moyens indignes, y compris après le jugement. Lorsque ma femme a refusé cette instance, j’ai été accusé d’adultère et de renégat. Tout ceci prouve de l’absence de la conscience morale et du sens social chez ceux qui écrivent et sont sensés être écrivains. Cette image nous renvoie au meurtrier qui commet son meurtre sans aucune sensibilité humaine. Je parle ici du discours et non pas de la loi.
Malgré tout, le problème de Taha Hussein était à la suite de (la publication de son livre) « De la poésie préislamique » (fî al-šicr al-ğâhilî). Ses ennemis étaient nombreux au sein de l’université. Me concernant, le recteur de l’université appartenait à une mouvance politique et était corrompu. Le problème de Nasr Hamid Abu Zaïd est surgit dans une société corrompue au sens religieux, moral et politique. Et la corruption est en quelque sorte solidaire. Jusqu’à cet instant-là la corruption est toujours en œuvre. Le Dr. Abdelsabur Shahine n’est qu’une star de télévision.
 
Azzaman : selon vous, jusqu’où irait la tentative de vous séparer de votre femme ?
 
Nasr H. Abu Zaïd : ceux qui ont procédé à ces actes (malsains) n’étaient pas intelligents. Je partage votre avis. J’ai l’intime conviction que la femme est un facteur important dans la société, même si on la réprime et on l’oblige de rester au foyer. Elle est le pivot des nouvelles générations. Ceux qui voulaient nous séparer n’ont pas compris cela. Ils voulaient sanctionner la femme sous prétexte que son époux s’est trompé. Ils ont ainsi tombé dans une contradiction fâcheuse. Je crois que les courants islamistes en Egypte ne sont pas mûrs pour polariser leur attention sur la femme et ceci constitue un andicap réel. Car ni la femme égyptienne, ni la famille n’accepteront ces contraintes, même si certains qui nous ont soutenu n’étaient pas convaincus de nos idées. Qu’une famille soit éclatée ou que l’on sépare entre les époux est une procédure infame et inacceptable. Malheureusement, on a considéré la femme comme une simple porteuse d’enfants, alors que sa libération est une condition sine qua non pour la libération de la société.
 
Azzaman : vous avez dit que les idées ont des ailes en vous référant à Averroès dont la philosophie n’est pas morte, mais a trouvé refuge en Europe. Jusqu’à quel point les idées de Nasr Hamid Abu Zaïd trouvent-elles de réception (favorable ou non) dans les mondes arabe, islamique et occidental ?
 
Nasr H. Abu Zaïd : laissez de côté le monde occidental qui est ouvert à toute critique. Parlons plutôt du monde arabo-musulman. Mon livre « La notion du texte » a été réédité des dizaines de fois sans que je sois présent dans le monde arabe. Cela signifie qu’il y a une augmentation sensible dans la réception de mes œuvres de la part des lecteurs. Mes livres font l’objet d’une réédition constante et la nouvelle génération ne trouve aucun inconvénient de les lire. C’est un élément positif. Un autre élément encourageant consiste dans la traduction de mes œuvres en langues slave, persane, anglaise, kurde et turque et l’essor de cette traduction explique que les idées développées dans mes livres trouvent un écho favorable aussi bien dans le monde arabe que dans l’aire islamique et occidentale. Ce qui m’est arrivé (comme épreuves et exclusions) n’a fait que donner aux lecteurs la soif insatiable de lire mes œuvres. En effet, lorsqu’on interdit une idée ou on la réprime, un intérêt croissant apparaît pour la découvrir même si certains ne partagent pas forcément son contenu. Cet intérêt croissant démontre indubitablement que ces idées ne sont pas mortes et ne peuvent jamais être réduites au silence. En somme, les idées ont des ailes et ne meurent jamais. Elles sont constamment ressuscitées depuis la destruction des livres en les brûlant jusqu’à l’assassinat d’al-Hallaj et l’annihilation de ses livres. Certes al-Hallaj est mort, mais ses idées ne sont pas mortes. Il y a de nombreux témoignages sur cette affaire. L’homme est voué à la disparition un jour ou l’autre, mais les vraies idées ne subissent pas les avatars du temps et demeurent vivantes dans la raison humaine.
 
Azzaman : lors de la crise à laquelle vous vous êtes confronté, la population arabe a sympathisé avec vous. Ne croyez-vous pas que les courants fondamentalistes accusent les créateurs arabes et musulmans de renégat ? Comment peut-on faire face à ces courants et diminuer leur influence sur le mouvement de la création (littéraire, artistique, etc.) ?
 
Nasr H. Abu Zaïd : je crois que seule la garantie d’une liberté à tous qui permettra de diminuer cette influence. Soyons clairs ! L’accusation d’apostasie est un instrument ou une tactique antérieure à ce que les groupes islamistes et obscurantistes font. Les nationalistes procèdent de la même façon vis-à-vis des non-nationalistes et les communistes se rejettent mutuellement la responsabilité et les uns accusent les autres de déviation. La déviation signifie qu’on ne croit plus à une cause (quelle qu’elle soit) et à la vérité (qui en découle). Ainsi, une société raciste, séparatiste et endoctrinée ne croit pas à la liberté. Le seul signe qui y règne est l’accusation calomnieuse, au sens politique, idéologique et religieux. Je crois que lorsqu’on arrive à semer la liberté dans la société et sur tous les niveaux de la vie sociale, on arrivera alors à arracher cette arme redoutable (qu’est l’accusation de renégat) des mains de ses acteurs et d’écarter son efficacité. Comment arrive-t-on à édifier une société civile ? Telle est la priorité des priorités. Comment parvient-on à garantir la liberté, y compris pour les groupes musulmans en ouvrant un vrai dialogue qui mettra fin à la volonté de nuisance des obscurantistes ? On remarque que dans les moments de crise et de tension, l’accusation de renégat a toujours été la seule et véritable arme et dans les moments d’ouverture et de tolérance, cette arme perd de son efficacité et de sa raison d’être, car tout le monde y trouve son compte et tous les discours et les volontés coexistent. Toutefois, je n’aime pas trop l’expression de « courants obscurantistes », car il y a une accusation mutuelle et le pouvoir (politique) lui-même procède à cette façon (en dénigrant ses opposants). Notre problème dans les sociétés arabes, c’est que nous ne prêtons pas attention à l’opinion des autres et chaque individu dans un groupe prétend détenir le dire-vrai. En fait, notre différence, dans la société, provient des multiples significations qu’on donne à une réalité quelconque et non pas de la vérité. Nous ne sommes pas différents sur l’existence de Dieu par exemple. Même si nous sommes différents sur cette question, la différence est un droit naturel. Elle n’a jamais été un crime. Notre condition humaine exige que nous ayons une différence sur le sens (qu’on donne à une chose).

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Mostefa Tadjeddine 31/01/2007 02:27

Un grand salam à mon ami Chawki ZINE qui nous gâtaient de lectures philosophiques sur le site des Warnas puis des Wled Wahran. Depui on ne l'a plus revu, quoique j'ai quand même eu le plaisir de siroter un jus avec ZINE et mon fils qui nous pris une magnfique photo sur le front de mer d'ORAN. Un gentil garçon qui ira loin Inchallah.Ton pote de Toulouse / Wahra,Evoie-moi  un  emailJe suivrai par un coup de filMostefa