Texte libre

Hans-Georg Gadamer (1900-2002)
5 ans après sa disparition, le Père de l'herméneutique contemporaine, je dirais même le "Cheikh" de l'interprétation philosophique est plus que jamais d'actualité. Des réflexions sur sa philosophie sont en cours d'élaboration.
130 ans après la naissance du poète et philosophe Mohammed Iqbal (1877-1938).
Eléments biographiques et philosophiques dans : http://www.allamaiqbal.com/
Michel de Certeau (1925-1986)
20 ans après sa disparition (1986-2006) : l'héritage de Michel de Certeau



Par : Luce Giard

Naissance de Michel, Jean, Emmanuel de la Barge de Certeau le 17 mai 1925 à Chambéry (Savoie), aîné des quatre enfants de Hubert, Eugène de la Barge de Certeau et de son épouse Pauline, Louise, Ursule, Marie, Antoinette de Tardy de Montravel. Il passe son enfance et son adolescence entre cette ville et la maison familiale, une ancienne chartreuse du XVe siècle, toute proche, au sud des Bauges, sauf une année scolaire au collège mariste de la Seyne-sur-Mer, pour se rétablir d’une double typhoïde suivie d’une ostéite. Désormais la mer le fascinera et les deux auteurs qui le marqueront, Montesquieu vers 1940, Surin pour l’histoire de la mystique, seront tous deux de Bordeaux, hommes du rivage océanique, tourné vers l’Amérique. Il parlera souvent des années de guerre, de l’enfermement imposé dans un lieu géographique et social, des maquisards auxquels il s’était lié, courant la montagne pour porter des messages, et plus encore de la rupture qu’avait symbolisée pour lui la défaite de juin 1940 : c’était, définitive, la " défection " du discours patriotique et moral des adultes, avec l’impossibilité de les croire et d’en attendre une direction de vie. 

Après son baccalauréat (latin, grec, allemand en série A, puis philosophie), il suit une double formation, sans parvenir à se satisfaire d’un lieu, d’un milieu, d’une filière, dans la recherche inquiète d’une voie. A l’Université (Grenoble, Lyon, Paris), il obtient deux licences (lettres classiques avec une préférence pour le grec, philosophie), le diplôme de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Ve section, sous la direction de Jean Orcibal), un doctorant en science des religions (Sorbonne, 1960) sur " le Mémorial de Pierre Favre ". Dans l’institution ecclésiale, il fréquente le Séminaire d’Issy-les-Moulineaux aux portes de Paris (1944-1945, et 1946-1947), mais ce milieu sulpicien lui convient mal. Il rejoint le Séminaire universitaire de Lyon (1947-1950) qu’il juge plus stimulant, et sera toujours attaché à la ville de Lyon, secrète, multiple, vivante. Il ajoute à son baccalauréat de philosophie scolastique une licence en théologie, consacre beaucoup d’énergie à l’histoire des textes de la tradition (hébreu biblique, grec néo-testamentaire). Dès son premier séjour à Paris, il a pris l’habitude de suivre de nombreux cours : il fréquentera ainsi l’helléniste Paul Mazon et, au Collège de France, Jean Baruzi vers la finde sa vie, seul, parlant comme si de rien n’était devant une salle déserte, Louis Massignon, etc.

En novembre 1950, il entre dans la Compagnie de Jésus, attiré par le bouillonnement de vie au scolasticat de Fourvière, l’ouverture internationale de l’ordre et la haute silhouette de Henri de Lubac qui enseignait alors aux aux Facultés catholiques de Lyon. Il suit le cursus classique : noviciat et juvénat à Laval (Mayenne) (1950-1953), " un temps d’austérité " non matérielle mais intellectuelle, car la liberté de lire et travailler lui est chichement mesurée ; un an de philosophie au scolasticat de Chantilly (Oise), consacré à étudier Hegel dans le texte avec Joseph Gauvin, " une expérience forte " dont il gardera toujours gratitude à ce guide et à la Compagnie ; un an d’enseignement de la philosophie dans un collège jésuite à Vannes (Morbihan) pour remplacer au pied levé à la Toussaint un professeur malade ; enfin une dernière année de théologie au scolasticat de Fourvière (Lyon). Il est ordonné à Lyon le 31 juillet 1956.

Il avait commencé dès 1950 à préparer une thèse de patristique sur Saint Augustin, comme lieu de transit entre la pensée grecque et la théologie latine, mais la Compagnie lui demande alors de faire des recherches sur l’histoire spirituelle de ses commencements en France. Pendant les années suivantes, il résidera tantôt à Paris, tantôt à Chantilly, s’enfonçant avec ivresse dans le merveilleux fonds ancien de la bibliothèque, complétant sa formation d’historien dans plusieurs séminaires de recherche (avec Alphonse Dupront, Roland Mousnier, Jean Orcibal, etc.). Selon l’usage de la Compagnie, il s’interrompt pour faire un " troisème an " de noviciat dans la résidence de Saint-Martin-d’Albois (Marne) en 1959-1960, puis passe une année, assez dure pour lui, à donner les Exercices à la résidence Manrèse de Clamart (Hauts-de-Seine). Son doctorat sur Pierre Favre achevé en 1960, il entame son travail sur Jean-Joseph Surin auquel il restera désormais attaché. L’étrange destin de Surin l’incite à traverser, pour le comprendre, un pluriel de sciences humaines et sociales. Il s’intéresse en particulier à la psychanalyse, domaine où Louis Beirnaert lui sert probablement d’introducteur. Il commence une analyse, entre en relation avec Jacques Lacan (auquel il marquera toujours un grand respect intellectuel) et fait partie de son Ecole freudienne tant qu’elle existe (1964-1980).


Devenu profès de la Compagnie après ses " grand voeux " (Paris, février 1963), il se voit confier par elle des tâches et des responsabilités dans son réseau de revues. En 1963-1967, avec François Roustang, il dirige la revue " Christus " (trimestriel consacré à la spiritualié surtout ignatienne) et, aux éditions Desclée De Brouwer, la collection de livres qui lui est associée - lui-même y publiera plusieurs titres. A partir de 1967, il rejoint la rédaction des " Etudes " (mensuel de culture générale). Il fait aussi partie du conseil de rédaction de la " Revue d’histoire de la spiritualité " (nouvelle identité de la célèbre Revue d’ascétique et de mystique) et des " Recherches de science religieuse " , plus tournées vers le théologique. Dans chacune de ces revues, il publiera de nombreux articles et recensions, tout en menant de pair ses recherches érudites sur Surin. De ce dernier, il édite d’abord le " Guide spirituel " (1963), puis une massive " Correspondance " (1966), une somme d’érudition courronée par l’Institut et par la Ville de Bordeaux.

En août 1967, un grave accident de voiture, survenu en Savoie, semble compromettre l’avenir : son père, qui conduisait, est indemne, sa mère meurt sur le coup, lui-même est grièvement blessé, notamment à la face, il perd la vision de l’oeil droit. Le premier choc passé, il s’efforce de reprendre le plus tôt possible la tâche. A la recherche en histoire, au travail de rédaction pour les " Etudes " surtout (que dirige Bruno Ribes), s’est ajouté l’enseignement : un séminaire de doctorat en théologie à l’Institut catholique de Paris (1964-1978) ; après mai 1968 et son association aux projets de réforme universitaire, des cours à l’université expérimentale de Paris VIII (Vincennes), d’abord en psychanalyse, puis en histoire (1968-1971) ; ensuite à paris VII (Jussieu), des cours encore et un séminaire de 3è cycle en anthropologie culturelle (1971-1978).

Cependant la période des voyages en Amérique, toujours en relation avec des occasions de travail (conférences, enseignement, recherche), commence dès 1966 avec la découverte émerveillée du Brésil auquel il s’attachera, y faisant des séjours réguliers, puis l’Argentine, le Chili (avant la chute d’Allende), les Etats-Unis (à partir de 1969, tantôt à l’Est, tantôt à l’Ouest), le Canada et le Mexique dernier venu. Il circule tout autant en Europe : en Espagne, en particulier (par hasard de calendrier) au moment de l’agonie interminable de Franco, en Angleterre avec un trismestre comme Fellow à Cambridge (1975), en Belgique (où l’attire souvent le réseau de Marie Beaumont et Georges Thill, entre autres amitiés fortes), en Suisse comme Professeur associé à l’université de Genève (1977-1978), en Italie aux colloques et séminaires d’été d’Urbino (Centre de linguistique et sémiotique, à partir de 1969), etc. Dans ce tourbillon d’activités, il trouve encore le temps de créer et diriger une collection pour ouvrir la théologie aux méthodes des sciences humaines ; ce sera la " Bibliothèque des sciences religieuses ", produite en coédition entre quatre partenaires (Aubier, Cerf, Delachaux et Niestlé, Desclée De Brouwer), une utopie généreuse difficile à coordonner dans la pratique. De 1971 à 1977, il y publiera sept ouvrages de qualité, suscitant des projets originaux (par exemple avec Louis Marin ou Georges Thill), refusant la solution facile de se centrer sur la traduction de titres étrangers.

Dès 1972, il choisit de ne plus collaborer de manière intensive à la rédaction des " Etudes ", pour suivre une nouvelle ligne de recherche sur la culture contemporaine. Il est alors le rapporteur principal du colloque européen d’Arc-et-Senans sur la " prospective du développement culturel " (avril 1972), fait partie du Conseil du développement culturel mis en palce par Georges Pompidou, où il rencontre Roger Caillois, Paul Delouvrier, Jack Lang, et se lie d’amitié avec Françoise Choay : déçu par une conception qui ne s’intéresse plus " à faire de l’expression culturelle le moyen d’une communication et d’une créativité sociales ", et s’efforce de " ramener la culture vers la conservation d’un patrimoine ", il en démissionne en juin 1973. Il continue à réfléchir sur ces questions clés pour l’avenir d’une société, est à cetire directeur de recherche auprès du Ministère de la Culture en 1973-1974 (où il collabore avec Augustin Girard et Geneviève Gentil), puis devient responsable d’un contrat de recherche sur les " pratiques culturelles contemporaines " pour la DGRST en 1974-1977 (avec, comme collaborateurs directs, Pierre Mayol, Marie Ferrier et moi-même, plus une nébuleuse d’interlocuteurs où je me souviens de Patrick Mignon, d’Olivier Mongin, parmi tant d’autres visages).

Il en sortira d’abord " La culture au pluriel " (1974), puis, en relation avec le " laboratoire d’expérimentation et de discussion " que constitue alors son séminaire de 3è cycle à Paris VII, les deux tomes de " L’invention du quotidien " (1980). De ces années datent ses liens avec le Centre Georges Pompidou dont il aimera tout de suite la mobilité utopique et vivante. Comme il le notera plus tard, " Qui aime laville aime Beaubourg " (dans un rapport sur le Centre, écrit en 1983-1984 à la demande de Jean Meheu et publié in " Esprit ", février 1987, pour saluer le 10e anniversaire). D’ailleurs, dès sa fondation en 1974, il est membre du comité de rédaction de " Traverses " où il écrira régulièrement, malgré son éloignement géographique.

car déjà il s’était tourné vers un autre horizon. De 1978 à 1984, il est surtout aux Etats-Unis, comme Professeur titulaire à l’Université de Californie (San Diego). Il en revient en juillet 1984, tout à la joie d’avoir été élu à l’Ecole des hautes Etudes en Sciences Sociales et de rejoindre un " lieu naturel " de son travail d’historien, un carrefour d’amitiés et d’interlocuteurs. Il doit y assurer une direction d’études concernant " l’anthropologie historique des croyances (XVIe-XVIIIe siècles) ". Il fourmille de projets, veut terminer d’abord le tome 2 de " La fable mystique ", rédiger une anthropologie du croire ( à laquelle il a beaucoup travaillé en Californie), reprendre le dossier, autrefois ouvert avec Jean de Léry dans " L’Ecriture de l’histoire " (1975), des récits de voyage en Amérique, à partir de deux séries, l’une vers le Brésil, l’autre vers la Nouvelle-France.

Mais il aura à peine plus d’un ans pour enseigner à Paris. Imprévisibl, la maladie se dévoile en juillet 1985, impose très vite une grave opération, un long été à l’hôpital. Il sait aussitôt à quoi s’en tenir, choisit de n’en rien dire et de se battre en silence avec la complicité des plus proches. Il entame une course désespérée contre le temps, s’acharne à reprendre son travail en octobre, à recommencer son séminaire à la date prévue, à achever le second tome de " La fable mystique ". Il enseigne jusqu’à la fin décembre, y consacre ses dernières forces. Il meurt chez lui au soir du 9 janvier 1986, avec une élégance, une fortitude venues d'u’ autre siècle : c’est lui qui réconforte les visiteurs qu’il demande à voir dans les derniers jours, c’est lui qui leur parle d’avenir. Il explique en souriant que les vieux traités sur " l’art de mourir " étaient de bonne lecture, que Surin dans " La science expérimentale " lui avait enseigné l’essentiel sur la vérité du " sentiment intérieur ".

Selon ses souhaits, duranr la messe du dernier adieu (église Saint-Ignace, 13 janvier), on entendra les versets de Paul sur " la folie du Christ " (1Co1, 26-19), un fragment d’un " Cantique spirituel " de Surin, et aussi Edith Piaf chantant " Je ne regrette rien ", dernier signe d’amitié, dernier sourire complice. Il repose au cimetière de Vaugirard (Paris XVè), dans un caveau de la Compagnie de Jésus, tout près de Louis Beirnaert et de Henri Lavalette, qui l’y avaient précédé de quelques mois. Nombreux furent les articles de presse à saluer le voyageur parti pour un " autre pays ". La guirlande des titres dessine à petites touvhes un portrait qui sonne juste " Pèlerin des frontières " (Paul Valadier, Le Monde), " migrateur " (Michel Crépu, Panorama), " Savoyard universel " (Jean Bianchi, La Vie nouvelle, Chambéry), " mystique qui s’ignorait " (Gwendoline Jarczyk, La Croix) et, pour introduire une merveilleuse double page de Libération, cette formule : " le chrétien éclairant ", avec, en sur-titre et petits caractères, ce simple mot qui lui serait allé droit au coeur " compagnon ".

Dans la foule anonyme, un passant disparu ; dans le concert des voix, un silence ; comme il aimait à dire, d’une expression venue des mystiques, " une goutte d’eau dans la mer ".


Bibilographie : 


(1) Bieneureux Pierre Favre, " Mémorial ", traduit et commenté par Michel de Certeau, Paris, Desclée De Brouwer, coll.Christus, 1960, 453p.

(2) Jean-Joseph Surin, " Guide spirituel pour la perfection ", texte établi et présenté par Michel de Certeau, Paris, Desclée De Brouwer, coll. Christus, 1963, 330p.

(3) Pierre Teilhard de Chardin, " Lettres à Léontine Zanta ", intraod. par Robert Garric et Henri de Lubac, éd. par Michel de certeau, Paris, desclée De Brouwer, 1965, 142p.

(4) Jean-Joseph Surin, " Correspondance ", texte établi, présenté et annoté par Michel de Certeau, préface de Julien Green, Paris, Desclée De Brouwer, Bibliothèque européenne, 1966, 1827 p.

(5) " La solitude, une vérité oubliée de la communication " (avec François Roustang et al.), Paris, Descelée De Brouwer, coll. Christus, 1967, 256p.

(6) " La prise de parole. Pour une nouvelle culture ", Paris, Descelée De Brouwer, coll. Foi vivante, 1969, 261p.

(7) " La possession de Loudun " (1970), 2è éd., Paris, Gallimard-Julliard, coll. Archives, 1980, 343p.

(8) " L’absent de l’histoire ", s.l., Mame, coll. Repères, 1973, 185p.

(9) " La culture au pluriel " (1974), 2è éd., Paris, Christian Bourgois, 1980, 256p.

(10) " Le christianisme éclaté " (avec Jean-Marie Domenach), Paris, Seuil, 1974, 119p.

(11) " L’Ecriture de l’histoire " (1975), 3è éd., Paris, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1984, 358p.

(12) " Une politique de la langue. La Révolution française et les patois : l’enquête de Grégoire " (avce Dominique Julia et Jacques Revel), Paris, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1975, 317p.

(13) " L’invention du quotidien ", tome 1 : Arts de faire, Paris, UGE, coll. 10/18, 1980, 374p.

(14) " La fable mystique. XVIe-XVIIe siècle ", tome1 (1982), 2è éd., Paris, Gallimard, coll. Tel, 1987, 414p.

(15) " L’ordinaire de la communication " (avec Luce Giard) et al.), Paris, Dalloz, 1983, 167p.

(16) " Histoire et psychanalyse entre science et fiction ", présenté par Luce Giard, Paris, Gallimard, coll. Folio/essais, 1987, 214p.

(17) " La faiblesse de croire ", texte établi et présenté par Luce Giard, Paris, seuil, coll. Esprit, 1978, XIX-323p.

Lundi 29 janvier 2007
« Les obscurantistes guettent l’esprit du Texte »
 
Entretien avec le penseur égyptien Nasr Hamid ABU ZAID
Quotidien « Azzaman », Londres, 09 avril 2002
Traduit de l’arabe par : Mohammed Chaouki ZINE
 
 
 
 
Azzaman : il y a quelque temps de cela, et tout le monde est au courant, vous avez eu un problème avec les courants intégristes en Egypte dont les échos étaient perceptibles dans les mondes arabe et musulman. Qu’est-ce que cette crise vous a présenté ? Vous a-t-elle donné l’élan de la recherche et de l’écriture ou bien a-t-elle frainé les ambitions de Nasr Hamid Abu Zaïd ?
 
Nasr Hamid Abu Zaïd : L’homme renoue toujours avec le défi. Les difficultés qui ne vous tuent pas, vous accordent la force. Cette affaire est un problème politique et, simultanément, un problème général. Elle a assurément des effets négatifs parmi lesquels mon exil (le fait que je ne vis pas dans mon pays). Mais l’homme cherche (au sein de ces effets indésirables) des éléments positifs en produisant d’autres œuvres et en expérimentant d’autres idées. Il se peut qu’il y ait des réticences vis-à-vis de mes œuvres, mais je tâche de les prendre comme des défis à relever en interrogeant leur légitimité et en développant mes idées de façon plus précise. Ce côté positif, je l’ai toujours investi. Ainsi, le problème a décelé des effets négatifs et des conséquences positives. Je me suis toujous basé sur les deux cotés antinomiques. Ce qui s’est produit est, du point de vue de tous les critères, un élément destructeur de notre culture, notre pensée et notre avenir. Il pourrait être aussi un élément néfaste pour moi-même, mais ma femme et moi avons réussi d’éviter ces forces destructrices et effroyables que les courants fondamentalistes ont pu nous causé. Ainsi, mes ambitions n’ont jamais été déjouées. Au contraire, elles m’ont poussé vers la confrontation et la résistance face à cette attaque inouïe et ces courants obscurantistes.     
 
Azzaman : lorsque Taha Hussein a été attaqué, l’université l’a défendu, contrairement à la rue égyptienne (la masse ou l’opinion publique) qui l’a dénigré. Mais ce qui s’est passé avec vous est tout à fait à l’opposé. Selon vous, qu’est-ce qui a permi à l’opinion publique de changer durant cette période ?
 
Nasr H. Abu Zaïd : en effet, beaucoup de choses ont changé. A l’époque de Taha Hussein, il y avait en Egypte un climat démocratique avec l’existence de partis et de forces politiques en pleine effervescence. Ce qui a protégé Taha Hussein, ce n’est pas seulement l’université en tant qu’institution, mais en tant qu’une institution au sein d’autres institutions politiques et sociales. Mais je ne crois pas que l’opinion publique toute entière était contre Taha Hussein. Ceux qui se sont insurgés contre lui, ce sont les institutions religieuses auxquelles il appartenait en réalité. Ce qui s’est passé est dû à l’absence de la démocratie et l’absence des institutions, sans compter le règne du courant islamiste politique dans sa double signification : salafiste et traditionaliste. L’université elle-même s’est transformée en institution ayant perdu sa sécularisation et sa structure civique qui distiguait l’université du Caire de l’institution d’al-Azhar. L’accusation provenait de l’université dans un contexte de peur et de panique. Le système politique tout entier avait paniqué. Il y avait, dans les prisons, des négociations avec la matière du terrorisme. C’est dans ce contexte que l’accusation d’apostasie a été formulée. Je crois que l’affaire est avant tout politique. Il y a certes l’absence des libertés, mais il y a une conscience chez la population. Le problème de Taha Hussein, c’est qu’il aurait pu supprimer la phrase de son livre qui a engendré le scandale. Mais la suppression d’une telle phrase ne changera en rien dans la méthode du livre. Pour moi, cette option n’a pas été non plus une solution. Si c’était le cas, je retire alors mes livres et je les brûle. Moi, je traite des questions fondamentales dont les réponses menaceraient le pouvoir (impérieux) de l’institution religieuse. Je prends ici le « pouvoir » au sens politique et économique. Sans me rendre compte, j’ai mis la main sur un système d’intérêts économiques qui prolifère (et se dissimule) au nom de la religion. Ce qui a constitué en dernière analyse une menace. Cette voix éveillée nécessite qu’on l’étouffe. Ainsi, On a utilisé contre moi tous les moyens indignes, y compris après le jugement. Lorsque ma femme a refusé cette instance, j’ai été accusé d’adultère et de renégat. Tout ceci prouve de l’absence de la conscience morale et du sens social chez ceux qui écrivent et sont sensés être écrivains. Cette image nous renvoie au meurtrier qui commet son meurtre sans aucune sensibilité humaine. Je parle ici du discours et non pas de la loi.
Malgré tout, le problème de Taha Hussein était à la suite de (la publication de son livre) « De la poésie préislamique » (fî al-šicr al-ğâhilî). Ses ennemis étaient nombreux au sein de l’université. Me concernant, le recteur de l’université appartenait à une mouvance politique et était corrompu. Le problème de Nasr Hamid Abu Zaïd est surgit dans une société corrompue au sens religieux, moral et politique. Et la corruption est en quelque sorte solidaire. Jusqu’à cet instant-là la corruption est toujours en œuvre. Le Dr. Abdelsabur Shahine n’est qu’une star de télévision.
 
Azzaman : selon vous, jusqu’où irait la tentative de vous séparer de votre femme ?
 
Nasr H. Abu Zaïd : ceux qui ont procédé à ces actes (malsains) n’étaient pas intelligents. Je partage votre avis. J’ai l’intime conviction que la femme est un facteur important dans la société, même si on la réprime et on l’oblige de rester au foyer. Elle est le pivot des nouvelles générations. Ceux qui voulaient nous séparer n’ont pas compris cela. Ils voulaient sanctionner la femme sous prétexte que son époux s’est trompé. Ils ont ainsi tombé dans une contradiction fâcheuse. Je crois que les courants islamistes en Egypte ne sont pas mûrs pour polariser leur attention sur la femme et ceci constitue un andicap réel. Car ni la femme égyptienne, ni la famille n’accepteront ces contraintes, même si certains qui nous ont soutenu n’étaient pas convaincus de nos idées. Qu’une famille soit éclatée ou que l’on sépare entre les époux est une procédure infame et inacceptable. Malheureusement, on a considéré la femme comme une simple porteuse d’enfants, alors que sa libération est une condition sine qua non pour la libération de la société.
 
Azzaman : vous avez dit que les idées ont des ailes en vous référant à Averroès dont la philosophie n’est pas morte, mais a trouvé refuge en Europe. Jusqu’à quel point les idées de Nasr Hamid Abu Zaïd trouvent-elles de réception (favorable ou non) dans les mondes arabe, islamique et occidental ?
 
Nasr H. Abu Zaïd : laissez de côté le monde occidental qui est ouvert à toute critique. Parlons plutôt du monde arabo-musulman. Mon livre « La notion du texte » a été réédité des dizaines de fois sans que je sois présent dans le monde arabe. Cela signifie qu’il y a une augmentation sensible dans la réception de mes œuvres de la part des lecteurs. Mes livres font l’objet d’une réédition constante et la nouvelle génération ne trouve aucun inconvénient de les lire. C’est un élément positif. Un autre élément encourageant consiste dans la traduction de mes œuvres en langues slave, persane, anglaise, kurde et turque et l’essor de cette traduction explique que les idées développées dans mes livres trouvent un écho favorable aussi bien dans le monde arabe que dans l’aire islamique et occidentale. Ce qui m’est arrivé (comme épreuves et exclusions) n’a fait que donner aux lecteurs la soif insatiable de lire mes œuvres. En effet, lorsqu’on interdit une idée ou on la réprime, un intérêt croissant apparaît pour la découvrir même si certains ne partagent pas forcément son contenu. Cet intérêt croissant démontre indubitablement que ces idées ne sont pas mortes et ne peuvent jamais être réduites au silence. En somme, les idées ont des ailes et ne meurent jamais. Elles sont constamment ressuscitées depuis la destruction des livres en les brûlant jusqu’à l’assassinat d’al-Hallaj et l’annihilation de ses livres. Certes al-Hallaj est mort, mais ses idées ne sont pas mortes. Il y a de nombreux témoignages sur cette affaire. L’homme est voué à la disparition un jour ou l’autre, mais les vraies idées ne subissent pas les avatars du temps et demeurent vivantes dans la raison humaine.
 
Azzaman : lors de la crise à laquelle vous vous êtes confronté, la population arabe a sympathisé avec vous. Ne croyez-vous pas que les courants fondamentalistes accusent les créateurs arabes et musulmans de renégat ? Comment peut-on faire face à ces courants et diminuer leur influence sur le mouvement de la création (littéraire, artistique, etc.) ?
 
Nasr H. Abu Zaïd : je crois que seule la garantie d’une liberté à tous qui permettra de diminuer cette influence. Soyons clairs ! L’accusation d’apostasie est un instrument ou une tactique antérieure à ce que les groupes islamistes et obscurantistes font. Les nationalistes procèdent de la même façon vis-à-vis des non-nationalistes et les communistes se rejettent mutuellement la responsabilité et les uns accusent les autres de déviation. La déviation signifie qu’on ne croit plus à une cause (quelle qu’elle soit) et à la vérité (qui en découle). Ainsi, une société raciste, séparatiste et endoctrinée ne croit pas à la liberté. Le seul signe qui y règne est l’accusation calomnieuse, au sens politique, idéologique et religieux. Je crois que lorsqu’on arrive à semer la liberté dans la société et sur tous les niveaux de la vie sociale, on arrivera alors à arracher cette arme redoutable (qu’est l’accusation de renégat) des mains de ses acteurs et d’écarter son efficacité. Comment arrive-t-on à édifier une société civile ? Telle est la priorité des priorités. Comment parvient-on à garantir la liberté, y compris pour les groupes musulmans en ouvrant un vrai dialogue qui mettra fin à la volonté de nuisance des obscurantistes ? On remarque que dans les moments de crise et de tension, l’accusation de renégat a toujours été la seule et véritable arme et dans les moments d’ouverture et de tolérance, cette arme perd de son efficacité et de sa raison d’être, car tout le monde y trouve son compte et tous les discours et les volontés coexistent. Toutefois, je n’aime pas trop l’expression de « courants obscurantistes », car il y a une accusation mutuelle et le pouvoir (politique) lui-même procède à cette façon (en dénigrant ses opposants). Notre problème dans les sociétés arabes, c’est que nous ne prêtons pas attention à l’opinion des autres et chaque individu dans un groupe prétend détenir le dire-vrai. En fait, notre différence, dans la société, provient des multiples significations qu’on donne à une réalité quelconque et non pas de la vérité. Nous ne sommes pas différents sur l’existence de Dieu par exemple. Même si nous sommes différents sur cette question, la différence est un droit naturel. Elle n’a jamais été un crime. Notre condition humaine exige que nous ayons une différence sur le sens (qu’on donne à une chose).
par ZINE publié dans : philozine
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Compte rendu de ma traduction du livre de Hans-Georg Gadamer, fait par Maher Charaf Al-Din et publié dans la revue Qantara (Berlin-Allemagne)  et dans le quotidien libanais Annahar.

فلسـفـة التَّـأويـل

هيرمينوطيقا لغوية 

ماهر شرف الدين

العام 1900، الذي شهد وفاةَ فريدريش نيتشه، شهد ولادةَ أشهر فلاسفة الهيرمينوطيقا في العصور الحديثة: هانس غيورغ غادامير. وفي كتاب فلسفة التأويل، الصادر لدى مؤسسات ثلاث[1]، نقع على مختارات باهرة من الدراسات التي قدَّمها غادامير كمدخل إلى الفكر التأويلي.

                                        

لعقود طويلة، ظلت فلسفة غادامير التأويلية محلَّ قراءات مختلفة وتأويلات متضاربة في خصوص تصوُّره للُّغة: غالبًا ما نُعِتَتْ "تأويلية" غادامير بأنها هيرمينوطيقا لغوية، من حيث إنها تعطي الأولوية والصدارة لعامل اللغة كبُعد كونيٍّ وشامل يشترط الأبعاد الأونطولوجية والأنثروپولوجية كلَّها للكائن: "الوجود الجدير بالفهم هو اللغة." لقد جاء جواب غادامير حاسمًا:

عندما كتبتُ أن الوجود الممكن فهمه وإدراكه هو اللغة، ينبغي أن نفهم من هذا التصريح أن الوجود (ما هو كائن) لا يمكن فهمه في صورته الكلِّية والشاملة، بحيث إن كلَّ ما تحمله اللغة يحيل دومًا على ما وراء (أو فوق) العبارة نفسها.

فالصحيح أن ما عبر عنه الفيلسوف لا يكتفي بنقل إرادة التعبير وبتثبيتها بالكتابة، بل يسعى إلى الاتفاق حول – أو الانسجام مع – الشيء عِبْر التواصل والحوار.

تتوزع كلمة "هيرمينوطيقا" hermeneutics (فن التأويل)، كما هي الحال مع الكلمة المشتقة عن الإغريقية hermeneuein، التي تمفصلتْ مع لغتنا العلمية، في المستويات المختلفة للتفكير. وتدلُّ هذه الكلمة على ممارسة فكرية دليلها الآلية أو الفن. وهو ما يستحضره تشكيلُ اللفظ الذي يدلُّ على "التقنية". يتخذ "الفن" هاهنا دلالةَ الإعلان والتراث والتفسير والتأويل، مثلما يشتمل على فن الفهم كأساس له ودعامة.

ويعتقد غادامير أن مشكل الهيرمينوطيقا لا ينحصر في المشكل المنهجي للعلوم الإنسانية، ولا ينجم عن المناقشات الحالية حول الطرق والأساليب العلمية في التفكير والتفلسف، بل هو مشكل إنساني ينصبُّ حول قدرات الوجود الإنساني. فالاختلاف الذي نقيمه بين العلوم الإنسانية وعلوم الطبيعة غير مُرْضٍ من الجانبين: لا يرضي علماءَ اليوم حَصْرُ هذه العلوم في حلِّ المشكلات (المعرفية) بواسطة قانون النسبوية relativism؛ إذ يؤكد هؤلاء العلماء أن مشكلة اللغة، أو المشكل الألسُني، في الحقول الأساسية للنظرية الحديثة، هو أيضًا مشكل ذو أهمية فائقة، ويشغل مكانةً رئيسية في المناقشات الفكرية المعاصرة.

هـ.غ. غادامير

غادامير، الذي تأثرتْ تأويليَّته بالمنهج الديكارتي في بُعدها الإپستمولوجي، استقلَّ المنحى الأونطولوجي والفني والفلسفي لديه عن صرامة المنهج، عِبْر إدراجه للتصورات المسبقة التي كانت محلَّ شكوك وتحفُّظات في المنهج الديكارتي، الذي أسَّس لفكرة العالم في العصور الحديثة، المبنية على البداهة واليقين. ولأن الشك الديكارتي يستسلم، في نهاية المطاف، لوضاحة المنهج وبداهة الفكرة، قام غادامير بتجنيد الشكِّ النيتشوي الراديكالي. وبدلاً من الاستناد إلى بداهة الوعي المفكِّر نفسه، يستند غادامير إلى فكرة أستاذه هيدغِّر حول التناهي الإنساني، التي تظلُّ فكرةً محوريةً وجوهرية في تأويليته.

تأثير هُسِّرل وهيدغِّر، الذي وجد في فلسفة غادامير المفاتيح الأساسية في بناء فلسفته التأويلية، كان واضحًا في مساره الفكري، حين درس على يديهما الفلسفة في فرايبُرغ، في وقت لم يكن يرى حوله سوى الحضور القوي للكانطية الجديدة والوضعية positivism في المجال العلمي. وقد أقامت ترجمتُه لأفلاطون الدليلَ القاطع على نفوره من "الموضة الجامعية" في عصره.

الفهم الذاتي الذي تمارسه العلوم الإنسانية، في مقابل النموذج العلمي البحت الذي تتمتَّع به العلوم الدقيقة والطبيعية، بقي المشكل الرئيسي الذي شغل غادامير، الوفي للمنحى الأونطولوجي الذي رسمه هيدغِّر، والمتمثل خصوصًا في مسألة اللغة، والتناهي الذاتي الذي تكشف عنه التجربة التاريخية وهيرمينوطيقا الفهم – فهم الذات على وجه الخصوص؛ وهو ما سمَّاه هيدغِّر "المنعطف الأونطولوجي الحاسم" في تجربة الفهم الذاتي. وهذا ينمُّ عن المشكل الذي طرحتْه العلوم الإنسانية، في أواخر القرن التاسع عشر وفي القرن العشرين، كما عالجها وقدَّمها، من وجهة نظر تاريخية وإپستمولوجية، فيلهِلم دلتاي.

لتوضيح معنى التأويل التاريخي، انطلق غادامير من الإخفاق الذي مُنِيَتْ به النزعةُ التاريخية، أو التاريخانية، كما هي الحال لدى دلتاي، منبِّهًا إلى الأبعاد الأونطولوجية الجديدة عند هُسِّرل وهيدغِّر:

لا يمكن للمعرفة التاريخية أن توصف بنموذج المعرفة الوضعانية، لأنها في حدِّ ذاتها عبارة عن تطوُّر يتمتع بخاصيات الحدث التاريخي كلِّها.

في تأخُّر هائل، محتشم، على ما يقول مترجم الكتاب محمد شوقي الزين في مقدمته، نكتشف هذا البحر التأويلي الكبير، الذي أثمر، ولا يزال، مؤلَّفاتٍ وأعلامًا في التأويل المعاصر، أمثال الإيطالي فاتيمو والأمريكي دورتي والفرنسي ريكور.

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"فلسفة التأويل"، الترجمة والتقديم محمد شوقي الزين، صدر لدى المركز الثقافي العربي والدار العربية للعلوم ومنشورات الاختلاف 2006

La liberté de penser, d'écrire et d’agir est universelle. A Robert Redeker, je dis : « Sapere Aude » !

 
A : Mohammed Ahmed El Banki (Bahreïn)
Mes remerciements infinis pour m’avoir intégré dans ton livre (image ci-dessus) sur Jacques Derrida, comme étant le penseur algérien qui cherche une alliance furtive entre la pensée de Derrida et la pensée arabe classique et moderne. Ton témoignage amical est à la fois émouvant et précieux. Mes vœux de prompt rétablissement et de bonne santé !
Mohammed C. Zine

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