[Fr] Stoicorum

Publié le par ZINE

Τοι̃̃ς ξένους τιμα̃ν καὶ ευ̉̃ δέχεσθαι προσὴκει.
Il convient d’honorer et de bien recevoir les étrangers.
 
 
« Sans-Papiers » : processus de stigmatisation
 
 
« Au centre de ce livre, on entendra par exemple résonner, sur plus d’un registre, littéral et figural, la question du « sans-papiers » broyé par tant de machines, « là où nous sommes tous, déjà, des « sans-papiers » »
Jacques Derrida, Papier Machine, p. 10
 
 
Qu’est-ce qu’un sans-papiers ? Une identité ? Un qualificatif ? Ou une stigmatisation ? Depuis la naissance et jusqu’à la mort (acte de naissance, attestation de vie, acte de décès), les « papiers » régissent notre vie et notre sort. Le tort est de ne pas avoir ce substrat sans lequel une vie bascule dans… l’erreur et l’horreur. Etre « sans-papiers », c’est pénétrer les sous-sols de l’anonymat, c’est perdre la « face ». C’est aussi un « entre-deux » : l’existence physique, et l’inexistence publique ; c’est comme le « blessé » : entre la douleur dont il ne peut pas se débarrasser, et le soulagement qu’il ne peut pas atteindre. En somme, une blessure morale, une perforation douloureuse dans la chair et dans l’esprit. Avoir les papiers, c’est acquérir une identité sociale qui est la reconnaissance par autrui d’être réel, effectif, existant ; et une identité spatiale qui est la circulation libre et sans contraintes.
Le « sans-papiers » trouve devant soi un champ de mines où chaque pas est mesuré, calculé, préparé. Il circule sur un substrat fissuré, lézardé, qui risque de s’effondrer. Il déambule, en quelque sorte, au bord de la falaise (pour reprendre une image employée par Michel de Certeau) où les pieds peuvent, à tout moment, se glisser et se trouver ainsi dans le vide : vide juridique, vide spatial, vide social. Le « sans-papiers » perd l’identité grâce à laquelle il est reconnu et reconnaissable, et l’assise juridique qui lui octroi la visibilité sociale et économique.
A partir d’aujourd’hui, je suis déjà un « sans-papiers » : un instant fort et lourd de conséquences. Je suis inexistant (un oxymore ?). Je traverse les chemins qui ne mènent nulle part, jonglant avec ma solitude, et explorant le « purgatoire ». En effet, le « purgatoire » est cet entre-deux, entre la vie et la mort, entre la visibilité corporelle et l’anonymat sociale, qui offre un séjour des plus effroyables. Un séjour forcé au terme duquel deux solutions s’imposent : ou le paradis du sourire après avoir purgé la peine sans être forcément un inculpé, ou l’enfer de mourir.
Etre « sans-papiers », c’est devenir l’outsider de l’ordre social, c’est vivre dans les marges, tendre la manche, improviser la marche. Traverser un champ de mines, c’est déjà explorer un champ de ruines, car pour le « sans-papiers » que je suis, rien n’est que désolation tout autour. Non pas que le monde s’est effondré, mais c’est ainsi qu’il apparaît à mon regard : un regard solipsiste !
Qui dit « sans-papiers » dit perte de travail et de logement, ces droits élémentaires et rudimentaires constitutifs de la dimension « humaine » de l’homme. La phase « sans-papiers » est un processus dégradant qui va vers le dénuement. Elle ouvre la voie vers le « braconnage » lorsque le travail consiste, pour le « sans-papiers » que je suis, à survivre dans une parfaite austérité. Une maigre consolation. Un dénouement instantané dans l’océan sans rivage du dénuement.
Ces mémoires racontent une histoire tumultueuse d’un « Moi » décomposé, qui tente si bien que mal de rester stoïque, stoïque qui rime avec héroïque. Elles relatent les états d’âme, ceux qui se sont passés et ceux qui se déroulent, hic et nunc, dans l’indexicalité d’un Moi fragmenté. C’est le compte-rendu d’une parcelle de vie, le compte à rendre comme témoin d’une chute, se rendre compte d’un vécu intenable. Le terme « mémoire » désigne le souvenir, le rappel, l’évocation, une mémoire d’autant plus vive que les choses s’impriment instantanément, parce qu’elles sont le résultat d’une blessure : le souvenir d’un déporté par exemple. La racine de « mémoire » recèle le sens de la peine et de l’angoisse : « préoccupation », « être triste » (mornan), « déplorer » (to mourn). La mémoire, comme un ensemble de fonctions (psychologique par exemple), se travaille dans la blessure, et dans le deuil. Il peut y avoir des moments de joie ou de gloire qui rendent cette mémoire plutôt un onirisme, mais ces moments jubilatoires sont constamment oblitérés et ternis par la violence de l’instant présent, et son insoutenable cruauté.
Peut-on espérer quelque chose quand on perd sa « face » sociale et son existence « administrative » ? Un mort pourrait, peut être, se réjouir d’un traitement de faveur : un acte de décès (juridiquement, il existe toujours comme un « mort »), une veillée funéraire, un moment cérémonial et solennel, un recueillement, des hommages, etc. Le « sans-papiers » n’est pas un « vivant » même s’il se meut, agit et pâtit. Sa vie est plus biologique que sociale qui a l’apparence d’une silhouette. Il est inactif même s’il rentre en interaction avec les réalités adjacentes. Il se meut dans l’ombre et l’anonymat. Il est un fugitif, un hors-la-loi. Il est un mort symbolique. Il est, de ce point de vue, « invisible », « incognito », « anonyme », « clandestin », « irrégulier ». Il y a là toute une rhétorique qui exprime une certaine dramaturgie, un vécu éprouvant, une péripétie. Cette dramaturgie se vit, se raconte, se communique, s’intériorise, puis s’extériorise. Il s’agit ici d’un exorcisme.
Le « sans-papiers » ne vit pas dans « l’agir » puisqu’un seul papier inexistant hypothèque sa vie toute entière. Il vit plutôt dans « le pâtir » : supplice.
Ces mémoires racontent l’histoire d’un agir « dans le vide » : on « agit » malgré tout, mais une action qui n’a pas la bénédiction du sceau légal ; une action qui n’est pas scellée, c’est-à-dire cachetée et rendue visible et appréciable au regard du pouvoir juridique et de la force de la loi. C’est aussi l’histoire d’un pâtir pleinement éprouvé qui tente de prendre « corps » par le biais de l’écriture ; un souffle qui veut s’incarner dans les mots ; un verbe qui se fait chair.
L’écriture? J’en ai pratiqué depuis une décennie déjà : des livres et des articles à la pèle. Une écriture qui, bien qu’elle rapporte à son auteur des titres honorifiques, ne résiste pas au diktat de la seule « autorité du sceau ».
Un « sans-papiers » est un « hors-la-loi » qui ne peut pas surmonter l’irrégularité de sa présence sur un territoire par un titre scientifique. Il est « un non-sujet de droit, un non-citoyen d’un pays étranger auquel on refuse le droit conféré, sur papier, par un visa ou une carte de séjour, un timbre ou un tampon » (J. Derrida, op. cit., p. 264-5). Bref, il est devant le fait accompli, devant l’autorité du sceau, le sceau qui scelle, le sceau qui annonce la fin, l’augure d’un crépuscule, le diktat du non retour!
A défaut d’un territoire scellé et béni par l’autorité canonique, le « sans-papiers » peut toujours se forger un territoire au sein même de l’espace restreint de l’inexistence juridique ; un territoire, imaginaire certes, mais aussi un refuge où il circule sans visa et sans contraintes. Il garde, peut être, la naïveté de se sentir citoyen du monde, et de croire au cosmopolitisme du monde libre. Mais à l’âge des « murailles » édifiées (réelles et psychologiques), et des cultures défiées et confinées ; il serait, peut être, insensé de croire à ces contes de fées. Mais, malgré tout, ai-je uniquement le vœu de rester stoïque…
 
 
Mohammed C. ZINE
Extrait de Stoicorum, un essai en préparation.
 

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