Brève histoire de la philosophie (I)

Publié le par ZINE

Source : Encyclopédie Microsoft Encarta.

La Philosophie* (du grec philosophia, "amour de la sagesse!"), est la recherche critique et rationnelle des principes fondamentaux. On divise la philosophie en quatre branches principales : la métaphysique, investigation sur l'Être, recherche des premiers principes et des causes premières!; la théorie de la connaissance, étude des sources, de la validité et des limites de la connaissance!; l'éthique, étude de la nature de la morale et du jugement et l'esthétique, étude de la nature du beau dans les beaux-arts. Les deux types spécifiquement philosophiques de recherche sont la philosophie analytique, qui est l'étude logique des concepts, et la philosophie synthétique, qui se donne pour tâche d'agencer les connaissances en un tout homogène.

En son sens originaire, le terme "!philosophie!" fut utilisé par les Grecs anciens pour désigner la recherche désintéressée de la connaissance. La philosophie englobait tous les domaines de la pensée spéculative et comprenait les arts, les sciences et la religion. Au fur et à mesure que des méthodes et principes particuliers se développaient dans différents domaines de la connaissance, des disciplines philosophiques autonomes se constituèrent, donnant naissance à la philosophie de l'art, de la science et de la religion. Dans le langage courant, le terme "!philosophie!" est souvent employé pour désigner un ensemble de valeurs et une attitude envers la vie, la nature et la société, comme dans l'expression "!philosophie de la vie!". Du fait que les limites et les traits distinctifs des divers champs du savoir sont flexibles et susceptibles de changements, la définition de la philosophie demeure un sujet controversé.

Philosophie grecque

Il est généralement admis que la philosophie occidentale a débuté dans la Grèce antique comme une spéculation sur la nature du monde physique. Dans sa forme la plus ancienne, elle se confondait avec la science de la nature. Les écrits des premiers philosophes ne sont pas parvenus à nous, mis à part quelques fragments cités par Aristote et d'autres auteurs postérieurs.

École ionienne

Le premier philosophe mentionné par l'histoire fut Thalès, originaire de la cité de Milet située sur la côte ionienne de l'Asie Mineure, qui vécut aux VIIe et VIe siècles av. J.-C. Vénéré par les générations postérieures comme l'un des sept sages de la Grèce, il se consacra à l'étude des phénomènes astronomiques, physiques et météorologiques. Selon l'hypothèse qui ressortit de ses recherches, tous les phénomènes naturels constituent des formes diverses d'une substance fondamentale (sa doctrine s'apparente ainsi au monisme), à savoir l'eau, car il considérait que l'évaporation et la condensation sont des processus universels. Anaximandre, disciple de Thalès, soutenait que le principe premier dont dérive toute chose est une substance intangible, infinie, insaisissable et indéfinie qu'il appelait apeiron. Aussi affirmait-il que l'on ne peut déceler aucune substance observable dans aucune chose!; ainsi, son concept de l'infini annonce le concept moderne d'un Univers infini. Cette substance, selon lui, est éternelle et indestructible. Son mouvement incessant fait naître continuellement les substances plus familières comme la chaleur, le froid, la terre, l'air, le feu, qui produisent à leur tour les différents objets et organismes qui constituent le monde que l'on connaît.

Le troisième grand philosophe ionien, Anaximène, reprit l'hypothèse de Thalès selon laquelle il existe une substance originelle, mais il désignait l'air, et non pas l'eau, comme l'élément dont est composée toute chose. Il estimait que les changements auxquels sont soumis les corps peuvent être expliqués par la raréfaction et la condensation de l'air. Anaximène fut ainsi le premier philosophe à expliquer des différences qualitatives par des différences quantitatives, méthode essentielle à la science de la nature.

Dans son ensemble, l'école ionienne a, franchi le premier pas décisif menant de l'explication mythologique à l'explication scientifique des phénomènes naturels. Elle a découvert les principes scientifiques de la permanence de la substance, de l'évolution naturelle du monde et de la réduction de la qualité à la quantité.

École pythagoricienne

Vers 530 av. J.-C., Pythagore fonda une école de philosophie à Crotone, en Italie méridionale, plus religieuse et mystique que l'école ionienne, synthèse de l'antique perception mythologique du monde et de l'intérêt grandissant pour l'explication scientifique. Le système philosophique, connu sous le nom de pythagorisme, intégra des croyances éthiques et mathématiques à une vision spiritualiste de la vie. Les pythagoriciens enseignaient et pratiquaient un mode de vie fondé sur la conviction que l'âme est prisonnière du corps, qu'elle est délivrée de celui-ci après la mort et réincarnée dans une nouvelle forme de vie, supérieure ou inférieure selon le degré de vertu auquel elle est parvenue. La fin suprême de l'homme serait de purifier son âme en cultivant les vertus intellectuelles, en s'abstenant des plaisirs sensuels et en accomplissant divers rites religieux. Ayant découvert les lois mathématiques de la gamme musicale, les pythagoriciens en conclurent que les mouvements planétaires produisent une "!musique des sphères!" et développèrent une "!thérapie par la musique!" dans le but de mettre l'humanité en harmonie avec les sphères célestes. Ils identifièrent la science aux mathématiques, soutenant que toute chose est composée de nombres et de figures géométriques. Ils apportèrent d'importantes contributions aux mathématiques, à la théorie musicale et à l'astronomie.

Héraclite

Poursuivant la quête ionienne d'une substance première, Héraclite d'Éphèse affirma que le feu constituait l'élément fondamental de l'Univers. Observant que la chaleur produisait des modifications de la matière, il anticipa la théorie moderne de l'énergie. Héraclite soutenait que toutes les choses se trouvent dans un état de fluctuation perpétuelle, que la stabilité est une illusion et que seuls le changement et la loi de la nature, ou logos, sont réels. La doctrine du logos d'Héraclite, qui identifie les lois de la nature à l'esprit divin, a conduit à la théologie panthéiste du stoïcisme.

École d'Élée

Au Ve siècle av. J.-C., Parménide fonda une école de philosophie à Élée, colonie grecque dans la péninsule italienne. Parménide adopta une position contraire à celle d'Héraclite sur la relation entre la stabilité et le changement, soutenant que l'Univers ou l'état de l'Être est une entité sphérique, indivisible et immuable, et que toute référence au changement ou à la diversité est une contradiction en soi. "!L'être est!" représente, selon lui, le seul énoncé vrai, l'unique certitude dans notre monde où nous sommes confrontés à l'apparence. Zénon d'Élée, disciple de Parménide, tenta de prouver l'unité de l'être en affirmant que la croyance en la réalité du changementde la diversité et du mouvement conduit à des paradoxes logiques que les philosophes et logiciens de toutes les époques ultérieures ont tenté de résoudre. L'intérêt des éléates pour le problème de la cohérence logique a jeté les fondements du développement de la science de la logique.

Pluralistes

La spéculation sur le monde physique amorcée par les philosophes ioniens fut poursuivie au Ve siècle av. J.-C. par Empédocle et Anaxagore, qui élaborèrent une philosophie qui substitua à l'hypothèse d'une substance primordiale unique celle d'une pluralité de substances. Empédocle soutenait que toute chose est composée de quatre éléments irréductibles : l'air, l'eau, la terre et le feu, qui tour à tour sont combinés et séparés par deux forces opposées, à savoir l'amour et la haine. Par ce processus, le monde évolue du chaos à la forme puis retourne au chaos, dans un cycle éternel. Empédocle considérait le cycle éternel comme l'objet approprié du culte religieux et critiquait la foi religieuse en des divinités personnelles, mais il omit d'expliquer la manière dont les objets de l'expérience pouvaient exister et se développer à partir d'éléments radicalement différents d'eux. Anaxagore suggéra donc que toutes les choses sont composées de particules minuscules ou "!semences!" qui existent dans une infinie variété. Pour expliquer la manière dont les particules se combinent pour former des objets qui constituent le monde connu, Anaxagore développa une théorie de l'évolution cosmique. Il soutenait que le principe actif de ce processus évolutif est un esprit du monde qui sépare et combine les particules. Sa conception de particules élémentaires a conduit au développement de la théorie atomistique de la matière.

Atomistes

C'est par un cheminement naturel que le pluralisme conduisit à l'atomisme, théorie selon laquelle la matière est composée de minuscules particules indivisibles qui ne diffèrent que par des propriétés physiques simples telles que la grandeur, la forme et le poids. On doit cette évolution, qui se produisit au IVe siècle av. J.-C., à Leucippe et à son disciple, plus célèbre, Démocrite, à qui l'on attribue généralement la première formulation systématique d'une théorie atomistique de la matière. Sa conception de la nature était entièrement matérialiste, expliquant tous les phénomènes naturels en termes de nombre, de forme et de grandeur des atomes. Il réduisait ainsi les qualités sensibles des choses telles que la chaleur, le froid, le goût et l'odeur à des différences quantitatives entre atomes. Les formes supérieures de l'existence, comme les plantes et les animaux, la vie et même la pensée humaine, furent expliquées par Démocrite dans des termes purement physiques. Il appliqua sa théorie à la psychologie, à la physiologie, à la théorie de la connaissance (gnoséologie), à l'éthique et à la politique, présentant ainsi la première exposition complète du matérialisme déterministe selon lequel tous les aspects de l'existence sont déterminés par des lois physiques inflexibles.

Sophistes

Vers la fin du Ve siècle av. J.-C., des enseignants itinérants nommés sophistes devinrent célèbres dans toute la Grèce. Les sophistes jouèrent un rôle important dans l'évolution qui fit passer les cités grecques de la monarchie agricole à la démocratie commerciale. Lorsque l'industrie et le commerce se développèrent en Grèce, une classe de marchands nouvellement enrichis, économiquement puissants, commença à exercer le pouvoir politique. L'éducation des aristocrates leur faisant défaut, ils cherchèrent à se préparer à la politique et au commerce en invitant les sophistes à leur enseigner contre rétribution la rhétorique, l'argumentation juridique et la culture générale. Bien que les meilleurs sophistes aient apporté d'appréciables contributions à la pensée grecque, le groupe dans son ensemble acquit la mauvaise réputation d'être trompeur, démagogue et intéressé. Le terme "!sophisme!" est ainsi devenu synonyme de faute morale. La célèbre maxime de Protagoras, un des plus éminents sophistes, "!L'homme est la mesure de toutes choses!", est caractéristique de l'attitude philosophique de l'école des sophistes. Ils estimaient que les individus ont le droit de juger de tout par eux-mêmes. Ils niaient l'existence d'une connaissance objective, affirmaient que les sciences naturelles et la théologie ne sont d'aucune valeur parce qu'elles sont sans effet sur la vie quotidienne et déclaraient que les préceptes éthiques ne servent qu'à poursuivre les intérêts particuliers.

Philosophie socratique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 La plus grande personnalité de l'histoire de la philosophie occidentale fut sans doute Socrate. Né en 469 av. J.-C., Socrate poursuivit son enseignement sous forme de dialogue avec ses disciples jusqu'à sa condamnation à mort, qu'il accepta en absorbant la ciguë en 399 av. J.-C. Contrairement aux sophistes, il refusait toute rétribution pour ses enseignements, affirmant qu'il n'avait aucune connaissance positive à offrir, si ce n'est la conscience du manque de connaissances. Socrate n'a laissé aucun écrit, mais ses enseignements furent préservés pour les générations postérieures dans le portrait satirique que fit de lui Aristophane, dans les textes de Xénophon et surtout dans les dialogues de son disciple le plus célèbre, Platon. Socrate enseignait que chacun possède l'entière connaissance de la vérité absolue, inhérente à son âme, et qu'il doit seulement être incité à la réflexion consciente pour la reconnaître. Dans Menon, dialogue de Platon, Socrate conduit ainsi un esclave à formuler le théorème de Pythagore, démontrant qu'une telle connaissance est innée dans l'âme et non apprise par expérience. La tâche du philosophe, selon Socrate, est d'inciter les hommes à penser par eux-mêmes et non de leur enseigner quelque chose qu'ils ignoraient. Sa contribution à l'histoire de la pensée ne réside pas dans une doctrine systématique, mais dans une méthode de pensée et un mode de vie. Il est nécessaire, soulignait-il, d'analyser les raisons des croyances, de définir clairement les concepts fondamentaux et d'aborder les problèmes éthiques de manière rationnelle et critique.

Philosophie platonicienne

Platon était un penseur plus systématique et plus positif que Socrate, mais ses écrits, en particulier les premiers dialogues, peuvent être considérés comme la continuation et l'élaboration des intuitions socratiques. Comme Socrate, Platon tenait l'éthique pour la plus haute discipline de la connaissance!; il mit l'accent sur le fondement intellectuel de la vertu, identifiant la vertu à la sagesse. Cette position repose sur ce qu'on appelle le paradoxe socratique, tel qu'énoncé par Socrate dans le Protagoras : "!Nul ne fait le mal volontairement.!" Aristote notera par la suite qu'une telle conclusion ne laisse aucune place à la responsabilité morale. Platon explora aussi les problèmes fondamentaux des sciences naturelles, de la théorie politique, de la métaphysique, de la théologie et de la théorie de la connaissance, et élabora des conceptions qui allaient devenir des éléments constitutifs de la pensée occidentale.

La philosophie de Platon repose sur sa théorie des Idées, ou doctrine des Formes. La théorie des Idées, formulée dans plusieurs de ses dialogues, particulièrement dans la République et dans le Parménide, divise l'Univers en deux mondes : le "!monde intelligible!" formé d'Idées ou Formes parfaites, éternelles et invisibles, et le "!monde sensible!" formé d'objets concrets et familiers. Pour Platon, les arbres, les pierres, les corps humains et tous les objets connus par les sens sont de vagues copies irréelles et imparfaites des Idées. Il parvint à cette conclusion apparemment paradoxale par les critères exigeants qu'il imposait à la connaissance : par exemple, il demandait que tous les vrais objets de la connaissance soient décrits sans contradiction. Comme tous les objets appréhendés par les sens sont sujets au changement, un énoncé fait à un moment donné sur de tels objets peut s'avérer faux à un moment ultérieur. Selon Platon, ces objets ne sont pas tout à fait réels. Les croyances résultant de l'expérience de tels objets sont donc vagues et trompeuses, alors que les principes de la mathématique et de la philosophie, découverts par la méditation sur les Idées, constituent la seule connaissance digne de ce nom. Selon la description que Platon fait dans la République, le genre humain est emprisonné dans une caverne et prend à tort les ombres projetées sur le mur pour la réalité!; il y désigne le philosophe comme celui qui pénètre le monde à l'extérieur de la caverne, parvient à une vision de la vraie réalité, c'est-à-dire du monde des Idées, et retourne dans la caverne pour délivrer ses congénères. La conception du bien absolu de Platon, forme suprême englobant toutes les autres, a été une source importante des doctrines religieuses, panthéistes et mystiques, de la culture occidentale.

La théorie des Idées de Platon et sa conception rationaliste de la connaissance sont au fondement de son idéalisme moral et politique. Du monde des Idées éternelles sont issus les critères, ou idéaux, selon lesquels tous les objets et toutes les actions doivent être jugés. Chez une personne, la vertu réside dans la relation harmonieuse entre les facultés de son âme. La justice sociale consiste en l'harmonie entre les classes de la société. L'état idéal d'un esprit sain dans un corps sain implique que l'intellect contrôle les désirs et les passions, comme l'État idéal implique que les individus les plus sages gouvernent les masses en quête de jouissance. Vérité, beauté et justice sont contenues dans l'idée du Bien!; ainsi, l'art suprême exprime des valeurs morales. Cependant, dans son projet de société, Platon n'admit l'art que dans les limites où il sert l'éducation morale de la jeunesse.

Philosophie aristotélicienne

Aristote, qui commença ses études à l'Académie de Platon à l'âge de dix-sept ans en 367 av. J.-C., fut le plus prestigieux disciple de Platon et compte avec son maître parmi les penseurs les plus influents du monde occidental. Après avoir étudié plusieurs années à l'Académie de Platon, Aristote devint le précepteur d'Alexandre le Grand. Il retourna par la suite à Athènes pour fonder le Lycée, école qui, comme l'Académie de Platon, allait demeurer pendant des siècles un des grands centres intellectuels de la Grèce. Dans ses cours au Lycée, Aristote définit les concepts et les principes fondamentaux de maintes sciences théoriques, telles que la logique, la biologie, la physique et la psychologie. En créant la science de la logique, il élabora la théorie de l'inférence déductive, illustrée par le syllogisme (raisonnement de type hypothético-déductif, usant de deux prémisses et d'une conclusion) et un ensemble de règles régissant la méthode scientifique.

Dans sa métaphysique, Aristote critiqua la séparation opérée par Platon de la Forme et de la matière et soutint que les Formes ou essences sont contenues dans les objets concrets. Pour Aristote, tout ce qui est réel est une combinaison de potentialité et d'actualité!; en d'autres mots, toute chose est une combinaison de ce qu'elle peut être (mais n'est pas encore) et de ce qu'elle est déjà (matière et Forme), parce que toutes les choses changent et deviennent différentes de ce qu'elles étaient, exception faite des intellects actifs, divin et humain, qui sont de pures Formes.

La nature est pour Aristote un système organique de choses!; leurs formes communes permettent de les répartir en classes embrassant les espèces et les genres, chaque espèce possédant une forme, une fin et un mode de développement suivant lesquels elle peut être définie. L'objectif de la science théorique est de définir les Formes, les fins et les modes de développement de toutes les espèces et de les classer selon leur ordre naturel en suivant la complexité progressive de leurs Formes. Les principaux niveaux des espèces sont l'inanimé, le végétatif, l'animal et le rationnel. Pour Aristote, qui oppose "!puissance!" et "!actes!", l'âme est la Forme ou l'"!actualisation!" du corps, et les êtres humains (dont l'âme rationnelle est une forme supérieure aux âmes des autres espèces terrestres) constituent l'espèce suprême parmi les êtres périssables. Les corps célestes, composés d'une substance impérissable, à savoir l'"!éther!", et mus éternellement par Dieu dans une trajectoire parfaitement circulaire, sont placés encore plus haut dans l'ordre de la nature. Cette classification hiérarchique de la nature fut adoptée par plusieurs théologiens chrétiens, juifs et islamiques au Moyen Âge comme la seule conception de la nature compatible avec leurs convictions religieuses.

La philosophie politique et éthique d'Aristote repose également sur l'examen critique des principes platoniciens. Selon Aristote, les règles de la conduite individuelle et sociale doivent être trouvées dans l'étude scientifique des tendances naturelles des individus et des sociétés plutôt que dans un monde divin constitué de pures Formes. Insistant par conséquent moins que Platon sur la conformité rigoureuse aux principes absolus, Aristote considérait les règles éthiques comme des préceptes pratiques en vue de parvenir à une vie heureuse et harmonieuse. Mettant l'accent sur le bonheur, en tant qu'épanouissement des talents naturels, Aristote illustrait en fait l'attitude envers la vie propre aux Grecs cultivés de son époque. En théorie politique, la position d'Aristote est plus réaliste que celle de Platon. Il convenait qu'une monarchie gouvernée par un roi sage serait la structure politique idéale, mais reconnaissait que les sociétés diffèrent dans leurs besoins et traditions et estimait qu'une démocratie limitée représente en règle générale le meilleur compromis. Dans sa théorie de la connaissance, Aristote rejeta la doctrine platonicienne de la connaissance innée et insista sur le fait qu'elle ne peut être obtenue que par la généralisation à partir de l'expérience. Il interpréta l'art comme le moyen d'obtenir le plaisir et l'illumination intellectuelle plutôt que comme l'instrument de l'éducation morale.

Philosophie hellénistique et romaine

Du IVe siècle av. J.-C. à la montée de la philosophie chrétienne au IVe siècle apr. J.-C., l'épicurisme, le stoïcisme, le scepticisme et le néoplatonisme furent les principales écoles philosophiques qui se développèrent dans le monde occidental. Pendant cette période, l'intérêt pour les sciences naturelles diminua progressivement et ces écoles s'occupèrent principalement d'éthique et de religion.

Épicurisme

En 306 av. J.-C., Épicure fonda une école de philosophie à Athènes. Comme ses disciples se rencontraient dans le jardin de sa propriété, ils furent surnommés les "!philosophes du jardin!". Épicure adopta la physique atomistique de Démocrite en y introduisant plusieurs modifications importantes. Au lieu d'un mouvement aléatoire des atomes dans toutes les directions, il supposa qu'un mouvement uniforme se produisait vers le bas. Il introduisit de plus un élément de hasard dans le monde physique en supposant que, parfois, les atomes dévient de leur trajectoire de façon imprévisible, donnant ainsi une justification physique à la croyance dans le libre arbitre. Il soutenait que les sciences naturelles ne sont importantes que dans la mesure où elles peuvent servir à prendre des décisions pratiques et à dissiper la crainte des dieux ou de la mort. La fin de la vie, déclarait-il, est d'atteindre le plus possible de plaisirs, qu'il identifiait à un mouvement léger et à l'absence de douleur. Les enseignements d'Épicure ont été conservés principalement dans le poème philosophique De rerum natura (De la nature) par le poète romain Lucrèce, qui contribua largement à la popularité de l'épicurisme à Rome.

Stoïcisme

Fondée à Athènes vers 310 av. J.-C. par Zénon de Citium, l'école des stoïciens prolongea le courant antérieur des cyniques, qui rejetaient les institutions sociales et les valeurs matérielles. Le stoïcisme devint l'école la plus influente dans le monde gréco-romain et produisit des écrivains et des personnalités remarquables tels que l'esclave grec et plus tard philosophe romain Épictète et l'empereur romain Marc Aurèle, célèbre pour sa sagesse et sa noblesse de caractère. Les stoïciens enseignaient que l'on ne peut atteindre la liberté et la tranquillité qu'en étant insensible au confort matériel et à la fortune extérieure et en se consacrant à une vie de raison et de vertu. Soutenant une conception quelque peu matérialiste de la nature, ils renouèrent avec Héraclite, reprenant à la fois son hypothèse selon laquelle la substance primaire est le feu et son culte du logos qu'ils identifièrent à l'énergie, à la loi, à la raison et à la providence omniprésente dans la nature. La raison fut aussi considérée comme une partie du logos divin et donc immortel. La doctrine stoïcienne selon laquelle chaque être humain est une partie de Dieu et selon laquelle tous les hommes constituent une famille universelle, contribua à lever les barrières nationales, sociales et ethniques, et fraya le chemin à l'expansion d'une religion universelle. La doctrine stoïcienne du droit naturel, qui fait de la nature humaine le critère d'évaluation des lois et des institutions sociales, eut une influence considérable sur le droit romain, et plus tard, sur le droit en Occident.

Scepticisme

Prolongeant la critique de la connaissance objective exercée par les sophistes, l'école des sceptiques domina l'Académie platonicienne au IIIe siècle av. J.-C. Les sceptiques comprirent, à la suite de Zénon d'Élée, que la logique est un outil critique puissant, capable de détruire toute position philosophique. Selon leur thèse fondamentale, l'Homme ne peut atteindre ni la connaissance ni la sagesse portant sur la réalité!; le chemin du bonheur passe donc par une suspension complète du jugement. Comme illustration extrême de cette attitude, on rapporte que Pyrrhon, un des plus illustres philosophes sceptiques, refusa de changer de direction alors qu'il s'approchait d'une falaise et que ses disciples durent l'en détourner. Carnéade soutenait que les opinions tirées de l'expérience par induction peuvent être probables, mais jamais certaines.

Néoplatonisme

Le philosophe judéo-hellénistique Philon d'Alexandrie intégra la philosophie grecque, en particulier les idées platoniciennes et pythagoriciennes, et la religion juive dans un vaste système qui annonce le néoplatonisme et la mystique juive, chrétienne et islamique. Philon mit l'accent sur la transcendance de Dieu, qui dépasse l'entendement humain et est donc ineffable. Il décrivit le monde naturel comme une série d'émanations de Dieu dont la dernière est la matière, source du mal. Il préconisa un État religieux, ou théocratie, et fut un des premiers à interpréter l'Ancien Testament aux non juifs ("!gentils!").

Le néoplatonisme, qui fut une des écoles philosophiques et religieuses les plus influentes et un rival sérieux pour le christianisme, fut fondé au IIIe siècle apr. J.-C. par Ammonios Saccas et son célèbre disciple Plotin. La doctrine de Plotin repose sur les écrits poétiques et mystiques de Platon, des pythagoriciens et de Philon. Selon lui, la fonction principale de la philosophie est de préparer l'Homme à l'expérience de l'extase dans laquelle il s'unit à Dieu. Source de toute réalité, Dieu (ou l'Un) dépasse la compréhension rationnelle. L'Univers émane de l'Un par un mystérieux processus de débordement de l'énergie divine à des niveaux successifs. Les niveaux suprêmes forment la trinité de l'Un : le logos, qui contient les formes platoniciennes, et l'Âme du Monde, d'où procèdent les âmes humaines et les forces naturelles. Selon Plotin, les autres choses émanant de l'Un sont d'autant plus imparfaites et mauvaises qu'elles se rapprochent de la limite de la matière pure. La fin suprême de la vie est de se purifier de la dépendance des jouissances corporelles par la méditation philosophique et de se préparer à l'union extatique avec l'Un. Le néoplatonisme a exercé une forte influence sur la pensée médiévale.

Philosophie médiévale

Pendant le déclin de la civilisation gréco-romaine, les philosophes occidentaux abandonnèrent l'investigation scientifique de la nature et la recherche du bonheur en ce monde pour se tourner vers le problème du salut dans un monde autre et meilleur. Au IIIe siècle apr. J.-C., le christianisme s'était répandu parmi les classes cultivées de l'Empire romain. Les enseignements religieux des Évangiles furent associés par les Pères de l'Église à plusieurs conceptions philosophiques des écoles grecques et romaines.

Philosophie augustinienne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Les écrits de saint Augustin illustrent la tentative de concilier le rôle de la raison mis en valeur par les Grecs et le sentiment religieux enseigné par le Christ. Saint Augustin a construit un système qui, au travers de modifications et d'élaborations ultérieures, allait finalement devenir la doctrine officielle du christianisme. Son influence explique largement que la pensée chrétienne ait été d'inspiration platonicienne jusqu'au XIIIe siècle, date à laquelle la philosophie aristotélicienne deviendra dominante. Saint Augustin affirmait que la foi religieuse et la compréhension philosophique sont complémentaires plutôt que contraires et que l'on doit "!croire pour comprendre et comprendre pour croire!". À l'instar des néoplatoniciens, il tenait l'âme pour une forme d'existence supérieure au corps et enseignait que la connaissance consiste dans la contemplation des idées platoniciennes purifiées à la fois de la sensation et du langage imagé.

La philosophie platonicienne fut associée à la conception chrétienne d'un Dieu personnel, qui créa le monde et détermina son évolution, et à la doctrine de la chute de l'Homme, nécessitant l'incarnation de Dieu dans la personne du Christ. Saint Augustin tenta d'apporter des solutions rationnelles aux problèmes du libre arbitre et de la prédestination, de l'existence du mal dans un monde créé par un Dieu parfait et tout-puissant, et de la triple nature attribuée à Dieu dans la doctrine de la Trinité.

Saint Augustin concevait l'histoire comme le combat dramatique entre le bien dans l'humanité, exprimé dans la loyauté à la "!cité de Dieu!" ou communauté des saints, et le mal incarné dans la cité terrestre et ses valeurs matérielles. Sa vision de la vie humaine était profondément pessimiste : il affirmait que le bonheur est impossible dans le monde des êtres vivants où, même pour les rares êtres favorisés par la fortune, la conscience de l'approche de la mort compromet toute satisfaction. De plus, selon lui, sans les vertus religieuses, l'espérance et la charité qui présupposent la grâce divine, une personne ne peut développer les vertus naturelles telles que le courage, la justice, la modération et la sagesse. Ses analyses du temps, de la mémoire et de l'expérience intérieure de la religion furent une source d'inspiration pour la pensée métaphysique et mystique.

Durant les trois siècles qui suivirent la mort de saint Augustin, le seul apport majeur à la philosophie occidentale est dû à l'homme politique romain du VIe siècle Boèce, qui raviva l'intérêt pour la philosophie grecque et latine, en particulier pour la logique et la métaphysique d'Aristote. Au IXe siècle, le moine irlandais Jean Scot Érigène élabora une interprétation panthéiste du christianisme, identifiant la divine Trinité à l'Un, le logos et l'Âme du Monde du néoplatonisme et soutenant que la foi et la raison sont nécessaires pour atteindre l'union extatique avec Dieu.

Scolastique

 

 

 

 

 Le XIe siècle connut un renouveau de la pensée philosophique grâce à l'accroissement des contacts entre les différentes parties du monde occidental et à l'intérêt renouvelé pour la culture qui culminera à la Renaissance. Les ouvrages de Platon, d'Aristote et d'autres penseurs grecs furent traduits par des érudits arabes et attirèrent l'attention de philosophes en Europe occidentale. Philosophes islamiques, juifs et chrétiens interprétèrent et clarifièrent ces écrits dans un effort pour concilier la philosophie et la foi religieuse, et pour fournir des fondements rationnels à leurs convictions religieuses. Leurs travaux ont jeté les bases de la scolastique.

La pensée scolastique s'attacha moins à découvrir des faits et des principes nouveaux qu'à démontrer la vérité de convictions existantes. Sa méthode fut donc dialectique. Les recherches sur le raisonnement conduisirent à d'importants développements tant en logique qu'en théologie. Le médecin arabe du XIIe siècle Avicenne intégra des notions néoplatoniciennes et aristotéliciennes dans la doctrine religieuse de l'islam, et le poète juif Avicebron réalisa une synthèse similaire entre la pensée grecque et le judaïsme. Saint Anselme de Canterbury, archevêque et philosophe scolastique, reprit la position de saint Augustin sur la relation entre la foi et la raison, et associa le platonisme à la théologie chrétienne. Adepte de la théorie platonicienne des Idées, saint Anselme défendit l'existence séparée des "!universaux!" ou propriétés communes des choses. Il établit ainsi la position du réalisme logique sur une des questions les plus vivement discutées dans la philosophie médiévale.

La position opposée, le nominalisme, fut formulée par le philosophe scolastique Roscelin, qui soutenait que seuls les objets individuels et concrets existent et que les universaux, les formes et les idées sous lesquelles sont subsumées les choses particulières, ne sont que de simples vocables ou des étiquettes, et non des substances intangibles. Il affirmait que la Trinité doit comprendre trois êtres séparés : dès lors, ses positions furent jugées hérétiques et il dut se rétracter en 1092. Le théologien scolastique français Pierre Abélard, connu pour sa tragique aventure amoureuse avec Héloïse au XIIe siècle, proposa un compromis entre le réalisme et le nominalisme : selon le conceptualisme, les universaux existent dans les choses particulières en tant que propriétés et hors des choses en tant que concepts dans l'esprit. Abélard soutenait que la religion révélée doit être justifiée par la raison. Il élabora une éthique fondée sur la conscience personnelle, qui annonce la pensée protestante.

Le juriste et médecin hispano-arabe Averroès, le plus illustre des philosophes musulmans du Moyen Âge, fit de la science et de la philosophie aristotélicienne une composante majeure de la pensée médiévale. Ses savants commentaires des ouvrages d'Aristote lui valurent d'être appelé le "!Commentateur!" par les nombreux scolastiques qui tenaient Aristote pour le "!Philosophe!". Averroès tenta de surmonter les contradictions entre la philosophie aristotélicienne et la religion révélée en distinguant deux systèmes distincts de vérité : un corps de vérités scientifiques, bâti sur la raison, et un corps de vérités religieuses, fondé sur la révélation. Affirmant que la raison prévaut sur la religion, il dut s'exiler en 1195. La doctrine de la "!double vérité!" d'Averroès influença de nombreux philosophes musulmans, juifs et chrétiens, mais elle fut rejetée par plusieurs autres et fit l'objet de débats dans la philosophie médiévale.

Le rabbin et physicien Maïmonide, une des plus éminentes figures de la pensée juive, suivit l'exemple d'Averroès, unissant la science aristotélicienne à la religion, mais rejeta l'idée que deux systèmes conceptuels incompatibles puissent être également vrais. Dans son Guide des égarés (1180), Maïmonide tenta de donner un fondement rationnel au judaïsme et défendit certaines croyances religieuses (comme la croyance en la création du monde) en contradiction avec la science aristotélicienne, car il était convaincu que des preuves concluantes manquaient des deux côtés.

Le théologien scolastique anglais Alexandre de Hales et le philosophe scolastique italien saint Bonaventure, tous deux philosophes du XIIIe siècle, combinèrent des principes platoniciens et aristotéliciens, introduisant le concept de la forme substantielle ou substance immatérielle pour expliquer l'immortalité de l'âme. La conception de Bonaventure tendait vers la mystique panthéiste et faisait de l'union extatique avec Dieu la fin de la philosophie.

Le philosophe scolastique allemand saint Albert le Grand fut le premier philosophe chrétien à approuver et interpréter le système d'Aristote dans son ensemble. Il étudia les écrits des aristotéliciens musulmans et juifs et rédigea des commentaires encyclopédiques sur Aristote et sur les sciences naturelles de son époque. Le moine anglais Roger Bacon, un des premiers scolastiques à s'intéresser aux sciences expérimentales, était persuadé qu'il restait encore beaucoup à apprendre sur la nature. Il critiqua la méthode déductive de ses contemporains et leur confiance dans les autorités du passé, et préconisa une nouvelle méthode de recherche scientifique fondée sur l'observation contrôlée.

La figure intellectuelle la plus éminente de l'époque médiévale fut saint Thomas d'Aquin. Moine dominicain, il étudia sous la direction d'Albert le Grand et le suivit à Cologne en 1248. Thomas d'Aquin intégra la science aristotélicienne et la théologie augustinienne en un vaste système de pensée qui allait devenir la philosophie officielle de l'Église catholique. Il traita de tous les sujets de la philosophie et des sciences et ses ouvrages principaux, Summa theologica et Summa contra gentiles, où il présente une somme systématique des thèses théologiques, exerce toujours une influence considérable sur la pensée occidentale. Ses écrits reflètent le renouveau d'intérêt de son époque pour la raison, pour la nature et le pour le bonheur terrestre, de même que pour la foi religieuse et l'aspiration au salut.

Saint Thomas affirma contre les averroïstes que les vérités de la foi et les vérités de la raison ne peuvent se contredire, car elles s'appliquent à des domaines différents. C'est en se penchant sur les faits observables que les sciences et la philosophie découvrent les vérités, alors que les articles de la religion révélée, comme la Trinité, la création du monde et autres articles du dogme chrétien, dépassent les capacités de la raison humaine, bien qu'ils ne soient pas contraires à la raison et qu'ils doivent être acceptés par la foi. La métaphysique, la théorie de la connaissance, l'éthique et la théorie politique de saint Thomas sont tirées en grande partie d'Aristote, mais il ajouta à l'éthique naturaliste d'Aristote, dont le but était le bonheur en ce monde, les vertus pauliniennes de la foi, de l'espérance et de la charité, et l'objectif du salut éternel par la grâce.

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